Sergio Leone figure en bonne place parmi les cinéastes préférés de Quentin Tarantino. Le Bon, la Brute et le Truand permet de comprendre cette affinité du point de vue du spectateur : attendre, observer un visage et écouter une musique peuvent être aussi exaltants qu’assister à une fusillade.
Un film choisi et une manière de regarder
Le Bon, la Brute et le Truand figure dans la sélection proposée par Tarantino pour le sondage Sight and Sound de 2012, publiée par Open Culture en août 2013. Ce choix témoigne de son admiration pour le film de Leone. Il n’oblige pas à faire de chaque commentaire ultérieur de l’Américain une déclaration désignant un unique réalisateur préféré en toutes circonstances.
On comprend l’intérêt de ce choix en observant le fonctionnement du long métrage. Une quête d’argent, des alliances qui se défont et trois hommes dont les objectifs convergent vers un même lieu : voilà le point de départ. Pourtant, le récit s’attarde sur des situations qui pourraient se résumer en quelques phrases. Cette durée transforme les actions en expériences : l’attente permet de jauger les personnages avant que l’un d’eux ne révèle ses intentions.
Dans un gros plan, un regard à peine dévié peut changer la nature de la menace. Dans un plan large, le même personnage se trouve réduit face au paysage. Le passage d’une échelle à l’autre fait coexister deux dimensions du western : l’immensité d’un territoire et l’attention extrême portée à un geste. Le film n’a pas à choisir entre les deux. Ses duels sont intenses parce qu’une décision minuscule peut avoir des conséquences irréversibles.
Il s’agit ici d’une lecture de la mise en scène de Leone, et non de la retranscription d’un essai de Tarantino. Cette distinction permet d’apprécier ses préférences sans lui prêter des explications inventées. Un spectateur peut reconnaître dans son cinéma un goût similaire pour l’attente et la menace, mais cette ressemblance ne transforme pas chaque plan prolongé en citation directe.
La Trilogie du dollar et les variations autour d’un héros
Pour une poignée de dollars organise son conflit autour d’un pistolero qui tire parti de l’affrontement entre deux clans. Sa capacité à observer et à calculer compte autant que la rapidité de son arme. Le protagoniste en sait plus que ceux qui tentent de se servir de lui, et le public prend plaisir à suivre cette longueur d’avance. Son charisme naît de l’économie de ses gestes et de l’impression qu’il garde toujours quelque chose en réserve.
Et pour quelques dollars de plus déplace l’intérêt vers un duo de chasseurs de primes. Rivalité et coopération se mêlent ; chacun doit découvrir ce que l’autre cherche vraiment. Le thème de la vengeance fait apparaître une différence entre toucher une prime pour un meurtre et vouloir qu’un meurtre ait lieu. Cette distinction modifie la charge émotionnelle du duel sans renoncer aux codes du spectacle populaire.
Dans Le Bon, la Brute et le Truand, la relation entre trois personnages rend tout accord instable. Tuco déploie une énergie verbale et physique qui contraste avec la réserve du personnage de Clint Eastwood. Leurs tempéraments cohabitent, si bien que le danger s’accompagne d’humour, d’irritation et de dépendance. Les personnages peuvent avoir besoin les uns des autres tout en guettant l’occasion de se trahir, une situation bien plus féconde qu’une séparation immuable entre alliés et ennemis.
Ces trois films sont généralement réunis sous le nom de Trilogie du dollar. Pour les regarder, il n’est pas nécessaire d’imaginer une biographie parfaitement continue du pistolero incarné par Eastwood. Il est plus éclairant de s’intéresser aux variations d’une figure cinématographique : son arrivée dans une communauté, ses négociations et sa manière de gérer l’information. Leone crée un sentiment de familiarité à travers les gestes et la présence, sans exiger de longues explications sur le passé.
Le duel comme spectacle de la durée et du son
L’affrontement au cimetière dans Le Bon, la Brute et le Truand rend cette méthode manifeste. L’action est simple : trois hommes s’observent et calculent. La scène prend de l’ampleur grâce aux positions, aux échelles de plan et aux changements de rythme. Avant même que le coup de feu ne retentisse, le montage a déjà créé une succession de décisions possibles. Le public participe en essayant de deviner qui réagira le premier.
La musique d’Ennio Morricone donne à cette attente une dimension que l’ambiance sonore ne pourrait lui conférer de la même façon. Elle peut porter une émotion au-delà des mots et donner au lieu des allures de scène cérémonielle. Le résultat n’est pas réaliste au sens où il reproduirait la durée ordinaire d’une bagarre. Sa force vient de la construction d’un temps cinématographique que l’on ressent comme nécessaire.
L’humour empêche cette solennité d’être uniforme. Tuco peut se retrouver au cœur d’une situation grandiose et réagir par un besoin immédiat, une protestation ou une ruse basse. La coexistence de ces différentes échelles émotionnelles rapproche les personnages du spectateur. Le film assume l’épopée sans débarrasser de leur mesquinerie ceux qui en sont les protagonistes.
Le cimetière ajoute aussi une ironie spatiale : la récompense est entourée de tombes. La quête individuelle de richesse aboutit dans un lieu qui rappelle le coût collectif de la guerre. Ce contraste reste visible même si les protagonistes continuent de se concentrer sur leur intérêt personnel.
Regarder Leone à travers la cinéphilie de Tarantino, c’est reconnaître le plaisir que procurent ces choix avant de chercher des emprunts précis. Les costumes, les gros plans ou une mélodie peuvent réapparaître dans d’autres films ; ce qui est difficile à reproduire, c’est la relation entre tous ces éléments. L’admiration dont témoigne cette sélection conduit à un film qui mérite d’être vu dans son intégralité, avec ses temps morts, ses détours comiques et sa progression qui donne tout son sens à l’affrontement final.
Consultez la sélection des cinéastes et acteurs admirés par Tarantino.
