La blague de la tomate que Mia Wallace raconte dans Pulp Fiction repose sur une ressemblance sonore en anglais. Sa chute peut être comprise comme un ordre demandant à quelqu’un de rattraper ceux qui sont devant, mais aussi comme le nom d’une sauce tomate. En ne conservant que la référence à la sauce, une traduction perd le lien avec le personnage qui était à la traîne. C’est pourquoi l’anecdote peut sembler déconcertante lorsqu’on l’entend doublée en espagnol.
Mia présente la blague comme un élément de Fox Force Five, le pilote télévisé sur lequel elle avait travaillé. Elle refuse d’abord de la raconter, puis, à la fin de la soirée, décide de la partager avec Vincent. Cette attente participe aussi à l’effet : le spectateur se souvient d’une conversation qui semblait être restée en suspens. L’explication linguistique permet de comprendre la chute, mais la scène n’exige pas qu’on la considère comme une grande blague. Mia a déjà tempéré les attentes avant même de commencer à la raconter.
La petite histoire met en scène une famille de tomates qui marche ensemble. Le plus jeune prend du retard, le père se fâche et l’écrase. La chute associe cette transformation physique à l’ordre de rattraper son retard. Comprendre les deux sens permet de reconstituer la blague sans lui attribuer de signification cachée concernant les affaires de Marsellus ou la mallette des tueurs à gages.
Comment fonctionne le jeu de mots en anglais
L’expression catch up signifie ici rattraper ceux qui ont pris de l’avance. Sa prononciation ressemble à celle de ketchup, la sauce. Le père peut presser le petit tout en le transformant en produit dont le nom a une sonorité proche. Le retard prépare le premier sens ; l’écrasement, le second. Si l’une de ces actions est supprimée, la chute perd une partie de sa construction.
La blague repose sur le son : une transcription doit donc choisir comment représenter ce qu’on entend. Écrire l’ordre met en avant le déplacement de la famille ; écrire le nom du condiment met en avant le résultat de l’écrasement. Les deux lectures font partie de la même blague. Le générique de fin de Pulp Fiction, daté du 25 juillet 1994, reprend la chute et explique cette double lecture dans ses notes de dialogue.
Il convient aussi de distinguer la compréhension du mécanisme du fait de trouver la blague drôle. Le jeu est délibérément simple et s’appuie sur une situation absurde avec des personnages enfantins. Mia reconnaît d’emblée que son matériel comique est médiocre. Expliquer la ressemblance sonore lève un doute de compréhension ; le film laisse toujours à Vincent la possibilité de réagir avec la réserve à laquelle elle s’attendait.
Ce que la traduction espagnole préserve
Pau Sitjà Márquez analyse ce passage dans son étude de 2024 sur la traduction du jeu verbal, publiée dans Traduction et Langues, volume 23, numéro 2. La version espagnole qu’il retranscrit conserve la famille de tomates, le retard et l’écrasement, et se termine par le nom de la sauce. Elle préserve l’image et l’ordre du récit, mais l’espagnol ne possède pas de rapprochement sonore entre ce nom et un ordre équivalent à « rattraper le groupe ».
L’auditeur peut comprendre qu’une tomate écrasée finit par se transformer en sauce. Ce qui disparaît, c’est la seconde fonction du dernier mot : en espagnol, le père ne semble plus donner au petit une instruction reconnaissable. Cette perte explique pourquoi la chute peut sembler purement littérale. Il n’est pas nécessaire de supposer qu’une réplique manque dans le film pour comprendre la différence entre les deux versions.
Un travail réalisé dans le cadre du master en postproduction numérique de l’Universitat Politècnica de València, intitulé ¿Cómo doblar el humor? Particularidades, reproduit également le passage de la version espagnole et souligne la perte du jeu verbal. Les deux analyses permettent de décrire une solution de doublage précise. Leur concordance ne permet pas d’attribuer cette transcription à toutes les pistes audio en espagnol ni à toutes les éditions sous-titrées.
Du point de vue de la traduction, expliquer l’ordre entre parenthèses serait utile dans un commentaire écrit, comme cette analyse. Dans un dialogue parlé, cette précision ajouterait une explication à la chute et en modifierait le rythme. Créer un autre jeu de mots en espagnol exigerait de transformer la blague. Ce sont des possibilités d’adaptation, et non des versions alternatives de Pulp Fiction que l’on pourrait considérer comme sorties sans identifier un enregistrement précis.
Pourquoi Mia attend la fin de la soirée
Pendant le dîner de Mia et Vincent au Jack Rabbit Slim’s, Mia évoque son travail sur Fox Force Five. Son personnage devait raconter une blague dans chaque épisode, mais la série n’a pas dépassé le stade du pilote. La conversation présente ce travail comique comme faisant partie d’une expérience professionnelle dont elle parle elle-même avec un certain malaise. Vincent veut l’entendre, mais elle remet sa réponse à plus tard.
La blague réapparaît lorsque l’épisode de Vincent et Mia arrive à son terme, après l’overdose et l’accord de garder le silence devant Marsellus. Ce retour à une conversation antérieure réduit l’enjeu de ce dont ils parlent : ils peuvent enfin s’intéresser à une histoire de tomates. Cette lecture du changement de ton découle de la place de la scène dans le récit, sans qu’il soit nécessaire de transformer la blague en leçon de morale sur l’accident.
C’est Mia Wallace qui prend finalement l’initiative. Elle appelle Vincent au moment où il s’apprête à partir et lui propose de lui raconter ce qu’elle avait refusé de lui dire pendant le dîner. Ce geste tient une petite promesse en suspens et leur permet de se dire au revoir en partageant quelque chose qui les concernait déjà tous les deux. Le fait qu’elle accepte de raconter une blague qu’elle juge mauvaise contribue davantage à leur relation que l’originalité de la chute.
Le pilote de Fox Force Five existe dans la fiction à travers le récit de Mia. On ne voit dans ce passage ni cassette, ni émission télévisée, ni enregistrement de sa prestation. Le film montre Mia raconter la blague en personne. Confondre ce récit avec une scène de l’émission supposée revient à ajouter un contenu audiovisuel que Pulp Fiction ne présente pas.
Cette distinction aide aussi à décrire les références qui circulent en dehors du long métrage. Un texte qui retranscrit la blague peut reprendre le dialogue anglais, une traduction explicative ou une piste de doublage précise. À lui seul, le choix de la langue ne permet pas de savoir laquelle de ces options on est en train de lire. Pour comparer des doublages, il faut préciser la version ; pour expliquer le jeu verbal, il suffit de préserver le lien entre le retard et la tomate écrasée. On peut ainsi commenter le passage sans reconstituer un enregistrement inexistant ni attribuer une solution de traduction à une édition qui n’a pas été vérifiée.
