Marvin, interprété par Phil LaMarr, occupe une position inconfortable dans Pulp Fiction : il se trouve avec les jeunes que Jules et Vincent viennent chercher, mais il connaît Jules et quitte l’appartement avec les deux tueurs. Cette proximité lui permet de survivre à leur visite. Elle le laisse aussi aux mains d’hommes qui attendent sa coopération et prêtent à peine attention à sa peur.
Le film donne peu d’informations sur sa vie. Son rôle de contact se devine à la façon dont on le traite, aux présentations et au reproche qu’on lui adresse pour une information qu’il n’a pas fournie. Ses réactions permettent de voir la violence du point de vue d’une personne qui n’a ni l’autorité des visiteurs ni la possibilité de s’expliquer que Brett essaie d’obtenir.
Le personnage conserve cette fragilité dans la voiture. La conversation des tueurs se poursuit tandis qu’il essaie de rester en retrait. Sa mort accidentelle empêche toute possibilité de mieux le connaître et révèle ce que peut valoir une relation personnelle lorsque ceux qui ont le pouvoir se concentrent sur leurs propres problèmes.
Un contact qu’on ne laisse pas parler non plus
Dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), le lien antérieur entre Marvin et Jules devient explicite lorsque Vincent demande qui il est et que Jules les présente. Vincent a besoin de cette présentation : la familiarité de l’un des visiteurs ne s’étend pas automatiquement à l’autre. Marvin dispose d’un lien personnel au sein du groupe armé, même si le film ne raconte pas comment il s’est noué ni quels accords il implique.
Pendant l’interrogatoire, il essaie de répondre lorsque Jules exige de savoir où se trouve ce qu’ils sont venus récupérer. Jules l’interrompt aussitôt, car il a posé la question à un autre homme. L’échange est révélateur : donner une information utile ne suffit pas pour avoir le droit d’intervenir. Le contrôle des tours de parole fait partie de l’intimidation et s’étend même à celui qui coopère.
Sa position diffère de celle de Brett, qui essaie de se défendre en tant qu’interlocuteur des tueurs. Marvin reste en dehors de cette négociation. Il ne propose pas une autre version de l’affaire et ne reçoit aucune promesse de protection. Il reste à proximité, attentif à ce qui se passe, sans pouvoir apparent de changer la façon dont les autres sont traités.
C’est pourquoi il vaut mieux comprendre le terme d’informateur dans le cadre de cette relation précise. Le film le présente comme un contact de Jules dans l’appartement ; il n’établit pas qu’il travaille pour la police et n’explique pas s’il exerce une activité criminelle. Il ne montre pas non plus dans quelles circonstances il se retrouve avec ces jeunes. Faire de ces zones d’ombre une biographie donnerait au personnage une certitude qu’il n’a jamais à l’écran.
La peur de Marvin face à l’impatience des tueurs
Phil LaMarr exprime la terreur de Marvin par sa respiration, sa voix et son corps qui s’affaisse jusqu’au sol pendant la scène de violence. Ses réactions occupent bien moins de temps que les discours de Jules, mais elles rendent perceptible l’effet de ces discours sur une personne présente. Marvin ne mène pas la conversation : il essaie de supporter ce qu’il voit.
Vincent s’agace de ses exclamations et demande à Jules de le faire taire. Jules s’exécute. Cette réaction fait passer l’agacement des exécutants avant la peur du survivant. Le fait de le connaître ne les pousse pas à le réconforter ; cela permet simplement à l’un d’eux de le maintenir tranquille pendant qu’ils continuent à parler.
Après qu’un homme sort des toilettes, une arme à la main, Vincent lui reproche de ne pas l’avoir prévenu de sa présence. Dans la scène de l’appartement, ce reproche montre qu’ils attendaient une information de Marvin. Il ne permet pas de savoir pourquoi il s’est tu. Son air déconcerté ne permet pas de déterminer s’il a oublié l’information, s’il est resté paralysé ou s’il avait une autre raison.
Le départ avec Jules et Vincent change la place de Marvin, mais l’inégalité demeure. Il peut les accompagner et échappe à l’exécution des autres occupants. À partir de là, il reste dépendant de leurs décisions. Survivre au danger immédiat ne signifie pas recevoir de l’attention, des soins ni la moindre garantie pour la suite du trajet.
Une présence que la conversation finit par effacer
Sur la banquette arrière, Marvin écoute la discussion sur ce qui s’est passé dans l’appartement et sur la décision de Jules d’arrêter le métier. Quand Vincent lui demande son avis, il répond qu’il n’en a pas. Sa réponse laconique s’inscrit dans la continuité de ce qu’il a vécu : parler lui a déjà valu des reproches et, maintenant, on lui demande de prendre part à un désaccord qui ne le concerne pas.
Vincent insiste en tenant son arme, et le coup de feu part accidentellement. La mort de Marvin ne révèle aucune trahison cachée et ne punit pas une décision qu’il aurait prise pendant le trajet. L’acte est dû au comportement de Vincent. Le personnage qui avait réussi à sortir vivant de l’appartement perd la vie alors que ses compagnons étaient plongés dans une conversation ordinaire.
Les deux hommes se mettent aussitôt à discuter des responsabilités et des conséquences pratiques. Ce changement de sujet se poursuit avec la situation avec Bonnie : le récit suit ceux qui doivent résoudre le problème, tandis que Marvin ne peut plus intervenir. Ce brusque changement produit un humour noir et révèle en même temps le décalage entre sa mort et les préoccupations des survivants.
La présentation entre Marvin et Vincent permet de mesurer le degré de proximité qui existe dans ce groupe. Jules connaît les deux hommes et peut les mettre en contact, mais cette médiation ne crée pas de confiance mutuelle. Vincent passe de la question « Qui est Marvin ? » aux injonctions de se taire, de s’expliquer et de donner son avis. Chacune de ses interventions répond à un besoin qui lui est propre.
Marvin n’a aucune scène à lui où il pourrait parler de ses intérêts. LaMarr joue sur les interruptions, les temps d’attente et les réactions, si bien que le spectateur reconnaît une personne effrayée à travers le peu d’espace qu’on lui accorde. Le peu de paroles qui lui appartiennent donne davantage de poids à ce qu’il observe et à la difficulté qu’il éprouve à se faire entendre.
Le film ne revient pas non plus sur ses proches ni sur ceux qui pourraient le regretter. Il reste centré sur l’univers des tueurs. L’absence de ces autres vies fait partie des limites de ce point de vue : nous connaissons les problèmes que sa mort pose à Jules et Vincent, mais presque rien de la personne qu’ils ont perdue.
