Une chanson peut garder son rythme entraînant alors que l’image devient insoutenable. Tarantino joue sur cette séparation, mais utilise aussi des musiques sombres ou énergiques qu’il serait inexact de qualifier de joyeuses.
La chanson ne partage pas nécessairement la morale de l’action
L’exemple le plus connu apparaît dans Reservoir Dogs. Mr. Blonde écoute Stuck in the Middle with You et fait de ses mouvements en musique une partie intégrante de son agression. La chanson conserve son aspect familier et son rythme tandis que le personnage fait du mal. La tension naît de la coexistence de ces deux registres, sans que l’un explique entièrement l’autre.
La scène de l’oreille ne prouve pas qu’une musique agréable rende automatiquement la violence divertissante. Elle peut susciter le dégoût, la perplexité, un rire nerveux ou un mélange de réactions. Le spectateur reconnaît le plaisir du rythme tout en étant confronté à la manière dont quelqu’un l’utilise. Cette friction rend difficile d’écouter le morceau comme s’il n’avait aucun lien avec la scène, même si la composition n’a pas été écrite pour elle.
La danse de Mr. Blonde attribue aussi l’écoute à l’agresseur. Il n’y a pas que le réalisateur qui a placé une chanson sur une image. Dans la fiction, le personnage l’adopte, danse sur son rythme et prend du plaisir dans un contexte où quelqu’un d’autre souffre. Le fait que la musique soit diégétique rend plus concrète l’inégalité entre celui qui peut se laisser porter par le rythme et celui qui ne peut pas échapper à la situation.
Hold Tight accompagne l’énergie de celles qui vont être attaquées
Dans Death Proof, Hold Tight passe pendant le trajet du premier groupe de femmes. La chanson fait partie de leur expérience commune avant la collision. Le plaisir n’appartient pas à l’agresseur comme dans Reservoir Dogs. La musique accompagne une sociabilité que la violence vient interrompre de l’extérieur, préservant ainsi pendant quelques instants la vitalité des futures victimes.
La chanson pendant la collision de Death Proof tire son effet de cette continuité. Le spectateur a entendu les femmes parler et apprécier le morceau avant que la voiture de Mike ne bouleverse leur trajet. L’énergie musicale ne laisse pas entendre qu’elles méritent d’être punies et ne transforme pas leur joie en faute. Elle rend plus perceptible ce que l’agression détruit : une expérience ordinaire de convivialité et de mouvement.
La répétition d’un impact sous différents angles peut accentuer encore l’écart entre le temps de la musique et celui des corps. La chanson continue de donner une impulsion reconnaissable tandis que le montage insiste sur des conséquences qu’il devient impossible d’intégrer sans malaise. Le contraste n’efface pas la matérialité des dégâts ; il peut les rendre plus intenses en empêchant toute la bande-son de prendre un ton tragique conventionnel.
Mia, dans Pulp Fiction, offre une variante sans agresseur équivalent. Girl, You’ll Be a Woman Soon accompagne un moment d’intimité que le spectateur associera ensuite à l’overdose. La chanson ne célèbre pas ce danger, et la situation ne doit pas être réduite à un autre exemple identique de violence sur le mode de la plaisanterie. Le plaisir musical peut sembler rétrospectivement fragile lorsque notre compréhension de la scène évolue.
Énergie, noirceur et joie ne sont pas synonymes
La musique intense utilisée par Tarantino ne repose pas toujours sur un contraste joyeux. Dans la version de Vanilla Fudge, You Keep Me Hangin’ On possède une densité et une tension qui peuvent accompagner l’agitation du climax d’Once Upon a Time... in Hollywood. La qualifier de simplement optimiste effacerait une partie de son caractère. Le lien avec la violence peut relever de l’amplification autant que de la contradiction.
On retrouve quelque chose de similaire avec Unchained, la rencontre musicale entre James Brown et 2Pac. Dans Django Unchained, son énergie ne repose pas sur une prétendue innocence face aux images de sang. Elle peut soutenir l’énergie d’une riposte et modifier la position héroïque du protagoniste. Pour la comparer à la scène de Mr. Blonde, il faut tenir compte de qui agit, contre qui et du point de vue qui structure le récit.
Le contrepoint ne doit pas non plus être interprété uniquement à travers les paroles. Une chanson peut produire un effet par son tempo, son timbre ou sa familiarité, même si le spectateur ne comprend pas les mots. À l’inverse, des paroles apparemment pertinentes ne garantissent pas que la scène en soit une illustration littérale. Le rapport entre le son et l’image peut comporter à la fois des correspondances partielles et des contradictions.
Le volume et la source complètent ce rapport. Une musique qui envahit le mixage peut nous rapprocher du plaisir d’un personnage ou transformer l’action en spectacle pour le public. Une radio lointaine peut préserver l’indifférence d’un monde qui continue de tourner. Il ne suffit pas de nommer une chanson pour expliquer son effet : il faut observer comment elle intervient, qui peut l’entendre et ce qui se passe lorsqu’elle continue ou s’interrompt.
Tarantino fait du plaisir musical un élément que la violence ne parvient pas à simplifier complètement. Parfois, ce plaisir appartient à l’agresseur ; parfois, aux personnes attaquées ; parfois, il participe à la construction d’une riposte. Tenir compte de ces différences permet d’analyser le contrepoint sans en faire une formule selon laquelle une chanson joyeuse rendrait n’importe quelle violence amusante. L’effet naît du conflit particulier entre ce que nous entendons et le point de vue depuis lequel le film nous invite à regarder.
Revenir à la musique et aux bandes originales de Tarantino.
