Country, blues et ballade chez Tarantino : des sons du Sud qui ne se ressemblent pas

Les paysages du Sud et de l’Ouest peuvent être associés à plusieurs traditions musicales. Tarantino en utilise certaines, mais mieux vaut éviter de traiter country, blues, folk et bluegrass comme des termes interchangeables.

Le genre du film ne détermine pas celui de la chanson

Un western peut utiliser de la musique de western italien, une ballade traditionnelle, du rock ou du hip-hop sans pour autant devenir un recueil de morceaux country. De même, une guitare acoustique ne prouve pas qu’une chanson relève du bluegrass. Pour l’identifier, il faut tenir compte de l’enregistrement, de l’interprète et de ses caractéristiques, et pas seulement du paysage à l’écran.

Django Unchained comprend Too Old to Die Young, de Brother Dege. La chanson apporte une sonorité liée au blues et à une tradition contemporaine du Sud. Il ne faut pas la décrire comme un enregistrement du XIXe siècle ni comme une musique que Django écoute dans la fiction. Cet anachronisme contribue à l’élan de retour et de confrontation que construit le film.

Le son de la guitare peut évoquer la rudesse, la persévérance et le mouvement, mais ces effets ne permettent pas de classer comme bluegrass toute utilisation de la guitare slide. Une technique peut apparaître dans différentes traditions. Le film s’appuie sur une interprétation précise, et non sur une définition générale du Sud. Conserver le nom de Brother Dege permet de reconnaître cette spécificité et d’éviter que l’interprète ne disparaisse derrière une étiquette géographique.

La ballade de Daisy a une autre origine

Dans Les Huit Salopards, Daisy chante Jim Jones at Botany Bay en s’accompagnant à la guitare. C’est une ballade traditionnelle associée au sort des condamnés déportés en Australie. Sa présence dans un western américain ne change pas automatiquement son origine. La chanson fait entendre une voix marquée par le châtiment, le déplacement et la résistance ; elle peut faire écho à la situation de la prisonnière sans avoir été créée pour elle.

L’interprétation est diégétique : Daisy joue de la musique devant les autres. Cela la distingue de l’enregistrement de Brother Dege ajouté au montage de Django. Dans un cas, la chanson est une activité du personnage, qui peut être interrompue ; dans l’autre, elle accompagne, pour le spectateur, une action que le protagoniste n’a pas besoin de connaître. La fonction narrative ne se déduit pas uniquement du style musical.

La guitare compte aussi comme objet partagé et disputé. La musique capte l’attention un instant dans une pièce hostile, et Ruth décide d’y mettre fin. Le conflit ne porte pas sur la question de savoir si une ballade représente fidèlement l’Ouest, mais sur qui peut disposer du temps et du son dans ce lieu. La tradition musicale se trouve ainsi immédiatement prise dans un rapport de pouvoir.

Qualifier cette scène de bluegrass en se fondant uniquement sur la voix et l’instrument serait réducteur. Rien n’oblige à attribuer au film une formation instrumentale ou une étiquette qu’il ne propose pas. Le répertoire traditionnel peut circuler entre pays et genres sans qu’on renonce à l’identifier avec précision. La chanson est plus intéressante lorsqu’on reconnaît son parcours que lorsqu’on la réduit à un décor générique.

La country apparaît aussi en dehors du western

Jackie Brown utilise Tennessee Stud, dans l’interprétation de Johnny Cash. Cet exemple rappelle que la country n’a pas besoin d’un récit de pistoleros pour trouver sa place au cinéma. Une voix et un récit mis en musique peuvent s’inscrire dans une histoire urbaine contemporaine et créer un contraste avec le décor. Ce choix repose sur le lien entre la scène et l’enregistrement, et non sur une obligation géographique.

Pulp Fiction propose une autre forme de circulation avec Flowers on the Wall, des Statler Brothers, que Butch écoute dans sa voiture. Le personnage qui chante avec le morceau transforme l’écoute en un moment de bien-être. L’effet dépend de sa situation et de ce qui va suivre, mais aussi des associations culturelles liées au répertoire. La country fait partie de la vie quotidienne ; elle ne sert pas à recréer une ambiance du XIXe siècle.

Ces exemples permettent de distinguer tradition musicale et stéréotype régional. Le Sud n’a pas une seule voix, et l’Ouest au cinéma a été façonné par des compositeurs et des interprètes venus de nombreux horizons. Tarantino joue de cette diversité et peut faire voisiner une chanson contemporaine du Sud avec une partition italienne ou une mélodie d’un autre pays. L’ensemble ne prétend pas constituer une anthologie ethnographique exhaustive.

La recherche d’un prétendu usage systématique du bluegrass doit donc se limiter aux morceaux crédités. Des cordes pincées, un banjo supposé ou une voix rurale ne suffisent pas à dresser une liste. En l’absence d’un enregistrement précis qui étaye cette classification, mieux vaut expliquer les différences que prêter au réalisateur une préférence que ces scènes ne documentent pas.

La country, le blues et la ballade offrent à Tarantino différentes façons de raconter et d’occuper le temps. Brother Dege donne de l’élan à une action avec un enregistrement contemporain ; Daisy interprète une chanson traditionnelle dans le refuge ; Cash et les Statler Brothers accompagnent des récits urbains. Cette diversité montre que le paysage musical se construit à partir d’usages précis. À l’écoute, la guitare peut relier ces univers, mais elle n’en fait pas une seule et même tradition.

Retour à la musique et aux bandes originales de Tarantino.