Giallo et Tarantino : musique, regard et violence stylisée

Des couleurs intenses et une arme brillante peuvent évoquer le giallo, mais une ressemblance visuelle ne suffit pas à prouver une citation. Le lien avec Tarantino apparaît plus clairement lorsqu’on identifie chaque procédé.

Le giallo ne se résume pas à des gants noirs

Le giallo désigne une tradition italienne de suspense et de crime, dont le nom vient des couvertures jaunes de collections de romans populaires. Au cinéma, il a pris des formes reconnaissables, marquées par l’enquête, la menace et une violence stylisée. Mario Bava et Dario Argento comptent parmi les cinéastes qui lui sont le plus associés, même si leurs films et les différentes périodes de leur carrière présentent des différences importantes.

Le tueur ganté, l’arme mise en évidence et un regard qui fragmente l’action sont des images souvent associées au genre. Pourtant, aucune ne suffit à elle seule à classer un film. Le mystère entourant l’identité du tueur, la perception incomplète d’un témoin et l’importance de détails mal interprétés peuvent également structurer ces récits.

Tarantino utilise des éléments qui permettent la comparaison, mais toute sa filmographie ne relève pas pour autant du giallo. L’intensité des couleurs apparaît aussi dans d’autres traditions, et un gros plan sur un couteau peut remplir des fonctions très différentes selon la scène. Avant d’attribuer une influence, il convient de se demander ce que sait le spectateur, comment la caméra regarde et quelle incertitude soutient le récit.

Le lien avec Dario Argento et Mario Bavarepose notamment sur une admiration de cinéphile, qu’il faut étayer par des œuvres et des déclarations. Cette admiration ne permet pas d’attribuer automatiquement aux deux cinéastes chaque plan violent du réalisateur américain. Le lien général fournit un contexte ; l’identification d’une citation précise exige des éléments plus probants.

Death Proof offre un lien sonore identifiable

Death Proof utilise des musiques tirées de films d’Argento, dont Le Chat à neuf queues. Cet emprunt musical établit un lien plus précis qu’une simple ressemblance de couleur ou de posture. Une composition créée pour un autre film à suspense peut s’inscrire dans une nouvelle situation et y faire résonner une menace passée, même si les personnages et l’intrigue sont différents.

La musique ne transforme pas à elle seule Stuntman Mike en tueur de giallo. Dans une grande partie de Death Proof, nous savons qu’il est là et nous le voyons s’approcher de ses cibles. Le suspense tient moins à la découverte de son identité qu’à la compréhension du danger qu’il représente et à l’attente du moment où son comportement deviendra ouvertement agressif.

La première partie accorde de l’importance à son regard et au choix des femmes qu’il cible. La caméra peut faire ressentir cette surveillance avant qu’elles ne disposent de toutes les informations dont le spectateur a connaissance. La comparaison avec le giallo permet de réfléchir à une image organisée autour du désir d’observer et d’une menace qui se rapproche, mais elle doit aussi tenir compte du lien entre Death Proof et le slasher américain.

Le véhicule remplace également l’arsenal habituel d’armes blanches en tant que principal instrument d’agression. L’habitacle transforme un trajet en apparence ordinaire en situation de confinement. La menace se construit à travers l’espace de la voiture, la route et l’inégalité des protections. Cette transformation montre comment une affinité en matière de suspense peut s’inscrire dans une œuvre qui travaille avec des matériaux et des genres différents.

Styliser une agression modifie la position du spectateur

Le giallo a fait l’objet de débats parce qu’il transforme la violence en une élaboration visuelle et sonore très intense. Cette tension entre horreur et attrait formel est également pertinente pour l’analyse de Tarantino. Une scène peut susciter le rejet par ce qui s’y passe et fasciner par sa composition. L’existence de cette ambivalence ne détermine pas une réaction identique chez tous les spectateurs.

Dans Kill Bill, les changements de couleur, l’excès et la chorégraphie peuvent éloigner certains affrontements d’un registre réaliste. Cependant, le maniement de l’épée au cours d’un combat renvoie aussi aux traditions du cinéma japonais et chinois. Décrire toute cette stylisation comme une influence d’Argento reviendrait à effacer d’autres liens beaucoup plus directs et le mélange qui caractérise le film.

La distinction entre regarder l’agresseur et partager son point de vue compte également. Un plan peut montrer une main ou une arme pour signaler un danger sans faire durablement du spectateur le complice du personnage. Il faut observer comment l’attention se répartit ensuite : reste-t-elle sur la victime, dissimule-t-elle les blessures, fait-elle durer l’attente ou change-t-elle brusquement de ton ?

À la fin de Death Proof, la position de Mike change. L’homme qui semblait maîtriser le risque devient vulnérable lorsqu’il se heurte à une riposte qu’il n’avait pas prévue. Ce renversement réorganise le plaisir de l’action et le rapport du spectateur à la poursuite. Le film ne conserve pas indéfiniment la même structure de regard prédateur qu’il avait mise en place au début.

Le lien avec le giallo s’apprécie mieux en alliant précision et prudence. On trouve des emprunts musicaux reconnaissables et des affinités dans l’intérêt porté à la menace, au corps et à l’intensité formelle. Il existe aussi des différences de structure, d’identité du tueur et de dénouement. Les prendre en compte permet d’analyser un dialogue entre les traditions sans fabriquer une filiation pour chaque couleur, chaque gant ou chaque objet tranchant à l’écran.

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