
Les origines de Quentin Tarantino mêlent la curiosité du spectateur et l’apprentissage d’un métier. Voir un film permet de se souvenir d’un visage, d’une scène ou d’une manière de raconter ; se préparer à jouer oblige à déterminer ce que veut un personnage et comment il réagit aux autres. Entreprendre un tournage ajoute d’autres difficultés : disposer d’une caméra, coordonner les participants et assurer la continuité des images filmées. Autant d’expériences qui exigent des formes d’attention différentes.
Durant ses années de formation, ces activités étaient étroitement liées. Les cours lui ont permis de rencontrer des partenaires et de travailler des scènes ; son emploi dans un vidéoclub l’a mis en contact quotidien avec des films et des passionnés ; ses premières tentatives de tournage lui ont donné l’occasion d’expérimenter avec des moyens limités. Chaque lieu lui a apporté une expérience concrète, sans constituer à lui seul une explication complète de son cinéma ultérieur.
Les témoignages de Tarantino et des personnes qui ont travaillé avec lui permettent de suivre ce parcours sous différents angles. La formation au jeu d’acteur, les échanges autour des films et la collaboration sur les tournages aident à comprendre comment il a progressivement pris des responsabilités avant de se lancer dans le long métrage professionnel.
Le parcours qui précède ses premières sorties en salles comprend des activités menées en parallèle. Travailler pour gagner sa vie, préparer une scène à jouer et écrire un scénario pouvaient occuper différents moments d’une même période. L’apprentissage s’est construit au fil de ces pratiques et de rencontres qui ont donné naissance à des projets communs.
La Californie, les salles de cinéma et les cours de théâtre
Dans son portrait publié en octobre 2003 dans The New Yorker, Larissa MacFarquhar situe l’enfance de Tarantino dans le secteur de Manhattan Beach, au sud de Los Angeles. Ses origines californiennes permettent de situer les lieux qu’il évoque ensuite en tant que spectateur.
Lors de son entretien sur Fresh Air du 27 août 2009, conservé dans les archives de l’émission, Tarantino se souvenait qu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il avait élargi le choix des films qu’il allait voir au cinéma. Il alternait les nouveautés hollywoodiennes avec des films d’exploitation et des films européens qu’il découvrait dans d’autres salles. Son expérience de spectateur s’est ainsi nourrie de différents circuits de distribution.
Le jeu d’acteur était une ambition professionnelle. Dans sa conversation avec Charlie Rose, le 26 décembre 1997, il expliquait que c’était sa première porte d’entrée dans le monde du spectacle et le cœur de ses études. Les cours de théâtre de Tarantino ont précédé sa reconnaissance comme réalisateur. Répéter un rôle exige de transformer un texte en actions et en réactions, ce qui diffère du fait de se souvenir de l’interprétation d’une autre personne dans un film.
Lors de son entretien avec Terry Gross, en 2009, il s’est souvenu de son passage dans une troupe de théâtre amateur à Torrance, puis de ses cours avec James Best. Il y a appris le jeu face à la caméra et le vocabulaire du tournage. Son récit associe cet apprentissage à son intérêt croissant pour la réalisation, à mesure qu’il souhaitait intervenir dans le film au-delà de son rôle d’acteur.
Emplois et échanges autour des films chez Video Archives
Biography mentionne son emploi d’ouvreuse dans un cinéma pour adultes, puis son travail chez Video Archives aux côtés de Roger Avary. Ces premiers emplois liés au cinéma l’ont mis en contact avec des spectateurs : dans la salle, il accueillait le public ; au vidéoclub, il s’occupait de la location des films.
Le vidéoclub Video Archives était un lieu où l’on pouvait parler des films que les clients allaient voir ou venaient de rapporter. La conversation pouvait porter sur des questions très concrètes : quel genre de film quelqu’un recherche, ce qui lui a plu dans un autre et pourquoi il pourrait apprécier un choix différent. Recommander un film suppose de traduire son enthousiasme personnel en une explication compréhensible pour quelqu’un d’autre. Ces échanges se déroulent autour des cassettes disponibles et de goûts qui peuvent diverger.
Parler de films et se préparer à en réaliser sont deux activités différentes. Savoir expliquer pourquoi une scène fonctionne ne permet pas encore de savoir comment la tourner avec sa propre équipe. Il faut choisir un lieu, préparer les interprètes et décider ce que l’on va filmer. Le vidéoclub a pu réunir des personnes partageant les mêmes centres d’intérêt ; les projets communs leur ont demandé de transformer ces conversations en travail concret.
L’expérience du tournage avec Craig Hamann
Dans un entretien publié par Trainwreck’d Society le 3 février 2020, Craig Hamann se souvenait qu’il était devenu ami avec Tarantino à l’école de James Best. Selon son témoignage, tous deux ont conçu et réalisé My Best Friend’s Birthday. Hamann décrit une initiative commune et un apprentissage exigeant pendant le tournage. Sa participation permet de comprendre que le projet était une collaboration dès le départ.
Hamann a également précisé qu’ils avaient utilisé une caméra Bolex 16 mm prêtée par Fred Olen Ray. Ce détail illustre une contrainte matérielle du travail : ils dépendaient de l’aide d’une autre personne pour disposer du matériel. Une caméra prêtée permettait de filmer les scènes, mais il restait à organiser la préparation, le jeu des acteurs et la continuité de l’ensemble. Le tournage obligeait à coordonner toutes ces tâches au sein d’une même expérience.
Le portrait de Larissa MacFarquhar publié dans The New Yorker en octobre 2003 situe cette tentative de film au milieu des années 1980 et précise qu’elle a été abandonnée. Quelques années plus tard, les archives de Sundance attestent qu’il a participé à l’atelier de réalisation de 1991, puis que Reservoir Dogs a été présenté au festival en 1992. La carrière professionnelle de Tarantino a débuté après une première période d’écriture et de tournage qui avait déjà nécessité la collaboration d’autres personnes.
Les cours de théâtre lui ont également permis de commencer à écrire des scènes. Dans Fresh Air, Tarantino expliquait en 2009 qu’il préparait des textes pour les jouer en cours et reconstituait de mémoire les passages dont il ne se souvenait plus. Il lui arrivait d’ajouter ses propres dialogues. Il avait avant tout besoin d’une scène à travailler en tant qu’acteur, avant d’envisager cette écriture comme une activité ayant une valeur en soi.
Cet exercice permet de comprendre le lien pratique entre le jeu d’acteur et l’écriture. Une réplique doit pouvoir être dite à quelqu’un, provoquer une réponse et faire avancer la situation. L’interprétation d’un texte fait apparaître des questions qui peuvent passer inaperçues à la lecture silencieuse : où placer une pause, quelles informations sont comprises et quelle réaction une réplique suscite. C’est en écoutant le texte prendre vie que l’on apprend. Dans ce cas, un exercice lié aux répétitions offrait également l’occasion de tester la durée et l’effet des mots devant d’autres personnes.
