Rio Bravo est un film auquel Tarantino est revenu comme on rend visite à des connaissances. Son admiration pour Howard Hawks s’explique par ce plaisir d’être en compagnie des personnages : la manière de résoudre le conflit compte, mais aussi la façon dont ils parlent, attendent et s’entraident pour y faire face.
Le film, révélateur d’affinités
En mai 2007, Christopher Heard rapportait dans The GATE une anecdote de Tarantino : lorsqu’il était jeune, il montrait Rio Bravo à une fille qui lui plaisait et espérait qu’elle aimerait le film. Cette histoire exprime, avec humour et exagération, à quel point il associait le film à ses propres goûts. Elle ne constitue pas une règle à appliquer aux relations des autres.
Cette année-là, Tarantino a présenté Rio Bravo à Cannes. Plus tard, lors d’une conversation avec la BAFTA en 2019, il l’a de nouveau citée comme un modèle de film que l’on revoit pour passer du temps avec ses personnages. Ces deux interventions, distinctes, aident à comprendre une admiration durable sans réduire l’argument en faveur de Hawks à cette seule remarque sur un rendez-vous amoureux.
Ce western de 1959 repose sur une situation relativement simple : un shérif détient un prisonnier et doit résister à la pression de ceux qui veulent le libérer. La menace fixe un horizon clair. En attendant, le film prend le temps d’observer un groupe dont la capacité à agir dépend de sa connaissance mutuelle et de l’acceptation de ses limites.
Ce temps partagé explique en grande partie le plaisir de revoir le film. Le savoir ce qui va se passer n’annule pas le plaisir d’un deuxième visionnage. Une réplique, une dispute ou une pause musicale peuvent nous intéresser pour elles-mêmes, parce que nous reconnaissons déjà les personnages qui les vivent. Le récit ne repose pas uniquement sur la surprise.
Un groupe aux aptitudes inégales
John T. Chance incarne une autorité ferme, mais le film n’en fait pas un homme autosuffisant. Il a besoin de Dude, Stumpy et Colorado, même si chacun apporte un mélange différent de savoir-faire, de fragilité et d’expérience. La coopération ne consiste pas seulement à rassembler des hommes habiles au revolver : il faut savoir ce que l’on peut demander à chacun.
Dude est au cœur du récit, car son conflit ne disparaît pas simplement parce qu’une occasion lui est offerte. La confiance doit être mise à l’épreuve par des actes concrets. Ses compagnons peuvent l’aider sans accomplir à sa place la tâche qu’il doit mener à bien. Cette nuance donne à son rétablissement une dimension dramatique qui ne se réduit pas à une déclaration de bonnes intentions.
Stumpy apporte de l’irritation, de l’humour et une forme particulière de loyauté. Ses protestations ne l’excluent pas du groupe : elles font partie de la vie commune. L’affection peut s’exprimer par des répliques acerbes, car les personnages connaissent l’engagement qui se cache derrière. Hawks montre que la proximité ne prend pas toujours une forme ouvertement sentimentale.
Colorado offre un autre rapport à l’âge et à la compétence. Sa présence ne remplace pas automatiquement ceux qui évoluent depuis plus longtemps dans ce monde. Le groupe doit apprendre à reconnaître son utilité. Le film accorde plus de valeur au moment où une aptitude fait ses preuves qu’à la réputation que quelqu’un revendique.
Feathers, de son côté, déstabilise Chance sur un autre terrain. Une conversation amoureuse réclame une attention que l’autorité du shérif ne saurait remplacer. Leurs échanges ouvrent des espaces d’humour et de vulnérabilité au cœur du récit de siège, si bien que le protagoniste ne se définit pas uniquement par sa manière de manier une arme.
Attendre, c’est aussi agir
Rio Bravo consacre une grande partie de sa durée à l’attente. Les personnages surveillent, conversent, se disputent et préparent leurs réponses. Cette apparente suspension révèle la qualité de leurs relations. Lorsqu’un danger survient, nous comprenons mieux pourquoi une aide concrète compte et quels efforts elle exige de celui qui la donne.
La séquence musicale dans le bureau permet d’éprouver cette valeur du temps. L’intrigue pourrait avancer sans chanson, mais le groupe perdrait l’une de ses formes de vie commune les plus manifestes. Écouter et accompagner sont des actes partagés. Le spectateur peut avoir l’impression d’avoir passé un moment dans ce lieu, et non d’avoir seulement reçu les informations nécessaires à la fusillade suivante.
Le contraste avec la rue renforce cette intimité. À l’intérieur, les voix peuvent s’accorder ; dehors, une apparition inattendue réclame une attention immédiate. Hawks fait sentir la différence entre ces deux espaces à travers le comportement du groupe.
L’admiration exprimée par Tarantino devient compréhensible à travers cette expérience. Un film peut offrir un monde où revenir parce que ses personnages restent attachants, agaçants ou chers à nos yeux, même après en avoir connu le dénouement. Le revoir ne consiste pas seulement à vérifier comment un rebondissement a été construit.
Cela ne signifie pas non plus que Hawks renonce à la précision narrative. L’attente a ses limites et la menace reste présente. L’équilibre tient au fait que les scènes de vie commune nourrissent notre inquiétude pour le groupe. Si ces moments étaient interchangeables, le danger qui suit perdrait une partie de sa force.
Le western laisse le souvenir d’une communauté provisoire qui a appris à fonctionner. Ses membres ne deviennent pas semblables et ne cessent pas de se disputer. La possibilité de rester ensemble vient du fait qu’ils ont constaté qu’ils pouvaient compter les uns sur les autres. Cette familiarité explique pourquoi, pour un spectateur comme Tarantino, revenir à Rio Bravo peut ressembler à une visite plutôt qu’à une répétition.
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