Tarantino a parlé de Scorsese en tant que spectateur et confrère. Leur conversation, publiée par la Directors Guild of America en 2019, permet de mieux cerner leur relation qu’un simple recueil de compliments : ils se posent des questions, ne sont pas toujours d’accord et analysent le fonctionnement d’un film.
Taxi Driver : admirer un film dérangeant
Taxi Driver figurait dans la sélection de Tarantino pour le sondage Sight and Sound de 2012. Quelques années plus tard, dans la conversation avec Scorsese publiée à l’automne 2019 dans DGA Quarterly, il a expliqué sa fascination pour la violence du dénouement et la place que le film donne au spectateur. Son admiration porte sur une expérience cinématographique précise, et non sur le comportement du protagoniste.
Travis Bickle observe New York, partagé entre isolement, ressentiment et désir de trouver une mission. Le film nous rapproche de sa perception sans pour autant présenter chacune de ses idées comme une description fiable du monde. Cette proximité est dérangeante, car aucune voix alternative ne vient toujours remettre immédiatement en ordre ce que nous voyons. Le public doit composer avec l’écart entre une expérience subjective et ses conséquences.
Le journal et les trajets nocturnes renforcent cette intimité. Nous partageons une accumulation d’impressions qui peut sembler banale avant de devenir dangereuse. L’intérêt dramatique ne tient pas uniquement à la question de savoir quand la violence va éclater, mais aussi à la manière dont quelqu’un réorganise ce qu’il voit jusqu’à se sentir autorisé à agir. Le film n’a pas besoin de présenter ce processus comme une explication qui absoudrait le personnage.
L’habitacle du taxi offre une position singulière : Travis est proche de nombreuses personnes tout en restant séparé d’elles. Il les écoute, les transporte et les observe sans nécessairement prendre part à leur vie. Cette proximité physique doublée d’un isolement rend concret un conflit qui, exprimé uniquement en termes de solitude, serait bien plus abstrait. La ville continue de vivre, même s’il ne trouve pas comment y prendre part.
Lors de leur échange en 2019, Tarantino a évoqué la catharsis qu’il ressent à la fin du film ; Scorsese a parlé de son propre rapport à la menace et à la violence réelle. La conversation distingue l’intention, l’expérience personnelle et la réception. Le fait qu’une scène provoque une décharge émotionnelle ne suffit pas à répondre à toutes les questions morales qu’elle soulève.
De la cinéphilie au travail du cadrage et du rythme
Le dialogue de la DGA a également porté sur le montage de The Irishman, sa durée et son dénouement. Tarantino a interrogé Scorsese sur le rythme d’un récit au long cours. Cette curiosité professionnelle témoigne d’une forme de respect qui ne se résume ni à une récompense ni à une formule grandiloquente : il s’agit de comprendre comment un autre réalisateur résout un problème précis.
Le rythme est un bon point de rencontre, car il ne s’agit pas simplement d’accélérer ou de ralentir un film. Une pause peut changer le sens d’une situation. Revenir à une conversation après un épisode violent modifie notre façon d’écouter ceux qui parlent. Dans le cinéma de Scorsese, observer les habitudes d’un groupe aide à comprendre quelles règles il considère comme normales avant que celles-ci ne provoquent une catastrophe.
Tarantino joue lui aussi avec les conversations, les habitudes et les temps morts, même si les effets ne sont pas les mêmes. La comparaison est féconde lorsqu’elle tient compte des différences. Un parcours peut rapprocher le spectateur des souvenirs d’un personnage ou le faire attendre une explosion ; une voix à la première personne peut le séduire, limiter les informations dont il dispose ou révéler une contradiction.
Plutôt que de réduire Scorsese à un ensemble d’ingrédients que Tarantino aurait repris, mieux vaut reconnaître un dialogue entre deux façons de voir. Tous deux accordent de l’importance à la culture quotidienne de leurs personnages, mais ils organisent différemment les liens entre mémoire, violence et spectacle. Leur cinéphilie commune n’efface pas les choix propres à chaque œuvre.
Une admiration qui laisse place au débat
L’ouvrage Cinema Speculation, publié en 2022, replace le cinéma américain des années 1970 dans le parcours de Tarantino en tant que spectateur. Ses commentaires sur les films partent souvent d’une réaction personnelle avant d’évoluer vers une interprétation. Le lire comme un compte rendu neutre des faits de tournage ferait perdre de vue cette dimension critique et subjective.
Il en va de même pour ses avis sur les différentes périodes d’un réalisateur. Préférer un film de jeunesse ne signifie pas rejeter automatiquement les suivants. Critiquer une scène n’efface pas non plus l’admiration pour l’ensemble d’une carrière. Pour évoquer une critique précise, il faut identifier l’œuvre concernée et le contexte dans lequel elle a été formulée ; l’idée d’une rivalité permanente n’explique pas à elle seule ses prises de position.
La conversation de 2019 donne justement à voir une relation moins figée. Tarantino peut décrire l’effet que Taxi Driver produit sur lui, et Scorsese peut répondre en évoquant le processus qui a conduit au tournage. Rien n’oblige les deux hommes à s’accorder sur une interprétation unique. Leur échange montre qu’un film reste ouvert à de nouvelles lectures, même pour ceux qui en connaissent bien la fabrication.
C’est cette persistance qui fait la force de Taxi Driver dans leur échange. Ses images suscitent l’admiration pour leur maîtrise technique, le malaise et le débat sur l’identification du public. Tarantino les aborde avec un enthousiasme manifeste, mais aussi avec des questions. Cette attitude explique mieux son lien avec Scorsese qu’un classement définitif de celui qui serait le premier de ses maîtres.
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