Admirer Rolling Thunder ne revient pas à attribuer chaque aspect du film à son premier scénariste. Cette distinction structure la discussion sur Schrader.
Le scénario et le film ne sont pas un seul et même objet
La relation critique de Quentin Tarantino avec Paul Schrader passe par des films réalisés par d’autres et par les différences entre plusieurs versions d’une histoire. Taxi Driver, sorti en 1976, a été écrit par Schrader et réalisé par Martin Scorsese. Rolling Thunder, sorti en 1977, a été réalisé par John Flynn et son scénario est attribué à Schrader et Heywood Gould. Partir de ces crédits permet d’éviter de transformer l’admiration pour le résultat cinématographique en une attribution exclusive à l’un de ses collaborateurs.
Dans Cinema Speculation, publié en 2022, Tarantino examine les deux films et discute de choix narratifs et moraux. La critique publiée par Momentary Cinema le 22 octobre 2023 souligne son intérêt pour les différences entre le protagoniste du scénario de Rolling Thunder et le personnage interprété par William Devane. Elle résume également son interprétation de Taxi Driver comme un film sur un homme raciste, une distinction qui ne revient pas à déclarer que l’œuvre est raciste au seul motif qu’elle s’identifie à son protagoniste.
C’est une question d’auteur et de réception. Un scénario propose des actions, des dialogues et une structure narrative ; le film y ajoute des corps, des voix, une durée et des images. Ces choix peuvent accentuer un aspect, en déplacer un autre ou susciter une sympathie que l’écriture ne faisait pas naître de la même manière. Pour juger le résultat, il faut observer cette transformation, et non imaginer que le texte a été transposé à l’écran sans aucun changement.
Taxi Driver : une intimité qui n’absout pas
Travis Bickle entretient un rapport hostile avec la ville et organise son expérience à travers une voix qui prétend l’expliquer. Le spectateur a accès à ses pensées, mais cet accès ne garantit pas qu’il soit un observateur fiable. Le film fait apparaître des contradictions entre ce qu’il dit, ce qu’il comprend et ce qu’il fait. Être proche d’une conscience n’oblige pas à accepter sa vision du monde.
La solitude du personnage ne justifie pas non plus automatiquement ses actes. Elle peut susciter de la compassion tout en devenant une manière de s’enfermer dans des interprétations de plus en plus rigides. L’intérêt dramatique tient au lien entre cet isolement et le désir d’agir. Travis cherche un rôle à jouer et peut confondre l’intensité de son besoin avec la légitimité d’une mission.
L’interprétation de Robert De Niro complique ce rapport. Elle mêle maladresse, fragilité, humour gênant et menace. Aucun de ces registres n’efface les autres. Une scène peut nous rapprocher du personnage, puis la suivante nous obliger à reconsidérer cette proximité. Ce mouvement empêche de réduire l’expérience à un choix simple entre l’admirer et le rejeter d’emblée.
La violence soulève ensuite une question sur notre manière de regarder. Une séquence peut susciter de l’excitation par son montage et ses variations d’intensité tout en montrant un acte terrifiant. Discuter de ce mélange ne suppose pas de prétendre que le public réagira de façon uniforme. Le film organise différentes possibilités de réaction, mais chaque spectateur peut vivre différemment le rapport entre tension, soulagement et répulsion.
Rolling Thunder et la difficulté du retour
Dans Rolling Thunder, le retour chez lui d’un prisonnier de guerre ne lui rend pas sa vie d’avant. La cérémonie publique et l’expérience intime ne coïncident pas. Le personnage peut être accueilli en héros et pourtant se révéler incapable de renouer avec les liens qu’il a laissés derrière lui. Cette distance entre reconnaissance et appartenance donne de l’épaisseur à une histoire qui prend ensuite la forme d’une vengeance.
William Devane apporte une retenue qui nous oblige à lire les moindres détails. L’absence d’expression manifeste ne signifie pas l’absence de souffrance. Elle peut suggérer une expérience que le personnage ne sait pas ou ne peut pas exprimer comme l’attendent ceux qui l’entourent. Le film rend étrange la normalité domestique et fait paraître certaines relations plus faciles à comprendre pour lui dans un contexte de violence que dans la vie quotidienne.
La présence du compagnon interprété par Tommy Lee Jones introduit une autre forme de reconnaissance. Ceux qui ont partagé une expérience peuvent se comprendre sans avoir besoin de longues explications. Cette économie est d’une grande force dramatique, mais aussi troublante : la facilité avec laquelle ils se remettent à agir ensemble n’implique pas que cette action les aidera à se reconstruire. Une décision peut sembler claire précisément parce qu’elle évite des problèmes affectifs bien plus difficiles à résoudre.
Une confession et un acte violent peuvent donner des versions contradictoires d’un même homme. Le scénario gagne en complexité lorsqu’il laisse subsister cette contradiction au lieu de la résoudre par une explication psychologique définitive.
La discussion sur Schrader doit préserver cette complexité. Il ne suffit pas de célébrer un scénario brutal ni d’invoquer la vengeance pour prétendre en avoir élucidé le sens. Ce qui importe, ce sont les différences entre les versions, la place du spectateur et la manière dont un film transforme la violence en expérience émotionnelle. La lecture de Cinema Speculation permet de replacer les jugements de Tarantino dans une conversation plus large, où admirer une œuvre peut aussi signifier discuter des choix fondamentaux de son écriture.
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