La fin d’Inglourious Basterds : deux attentats et la défaite de Landa

Le dénouement d’Inglourious Basterds réunit deux opérations que leurs participants n’ont pas coordonnées. La destruction du cinéma change l’histoire au sein de la fiction ; la dernière scène empêche Landa de contrôler entièrement le récit de son passé.

Deux plans convergent vers la même première

Shosanna et Marcel préparent un attentat contre les dirigeants nazis réunis dans leur cinéma. L’occasion se présente avec la première d’Orgueil de la nation, un film de propagande qui fait de Fredrick Zoller un héros à l’écran. De leur côté, les Alliés infiltrent des membres des Basterds parmi les spectateurs. Les deux projets ont le même objectif et le même lieu, mais ils ne résultent pas d’une réunion secrète entre Shosanna et Aldo Raine.

Cette indépendance explique pourquoi le dénouement peut suivre son cours même si l’une des opérations connaît des changements. Chaque groupe connaît sa propre part du danger. Shosanna n’attend pas qu’Aldo lui donne un signal ; les Basterds ne sont pas là pour exécuter les ordres de la propriétaire. Le montage permet au spectateur de réunir des informations que les personnages, eux, gardent séparées.

Landa découvre l’infiltration des hommes d’Aldo et tire parti de cet avantage pour négocier son avenir. Sa décision de laisser se poursuivre l’attentat des Alliés ne signifie pas qu’il a également conçu la vengeance de Shosanna. Le film ne montre pas qu’il connaisse son identité ni son plan dans le cinéma. Lui prêter ce savoir en ferait l’auteur omniscient d’événements que le récit présente comme convergents.

Dans le bâtiment, Shosanna et Zoller s’affrontent dans la cabine de projection et sont tous deux mortellement touchés par des tirs. Leur mort n’annule pas automatiquement le plan, car une partie de l’action est déjà en place et Marcel a son propre rôle à jouer. Le message filmé de Shosanna peut être projeté sans qu’elle ait besoin d’être encore en vie pour le prononcer. Le dénouement distingue ainsi la présence physique d’une personne et la persistance de son image.

Le cinéma change l’histoire du film

La projection du film de propagande est interrompue par le message de Shosanna. Le visage qui occupe l’écran cesse de célébrer le pouvoir nazi et s’adresse à ceux qui le représentent dans la salle. Il ne s’agit pas seulement de remplacer un film par un autre : les spectateurs privilégiés deviennent les destinataires d’une menace qu’ils ne peuvent plus maîtriser par leur position institutionnelle.

L’incendie et l’attaque des Basterds se superposent. Donny et Omar tirent sur la loge où se trouve Hitler, tandis que les explosions et le feu détruisent les lieux. La mort d’Hitler n’est pas laissée dans le hors-champ comme une possibilité ambiguë. Le film la montre pour rendre visible la rupture avec l’histoire réelle. L’analyse du nitrate et de l’incendie distingue le rôle du matériau cinématographique des libertés prises par le spectacle.

Ce résultat relève de l’uchronie. Hitler n’est pas mort dans un cinéma parisien : le film modifie délibérément le cours de l’histoire dans sa fiction. Ce changement ne doit pas être présenté comme une autre version documentaire des faits. Le film s’appuie sur des personnages historiques et un contexte reconnaissable pour imaginer une vengeance que les événements réels n’ont pas permise de cette façon.

Le choix du lieu concentre plusieurs significations. Le cinéma rassemble les dirigeants, diffuse leur propagande et offre à Shosanna un métier à partir duquel riposter. L’écran qui glorifiait un pouvoir devient le support d’une accusation contre celui-ci. Ce lien entre représentation et représailles est développé dans la vengeance du visage géant, sans réduire toute la fin à une seule cause matérielle.

La négociation que Landa ne parvient pas à conclure

Landa tente de transformer sa collaboration tardive en une nouvelle identité. Il négocie avec les Alliés des conditions favorables et cherche à se présenter comme celui qui a rendu le dénouement possible. Son talent consiste à repérer un changement de pouvoir et à se ranger du côté qu’il croit victorieux. Rien ne montre qu’il regrette la persécution de la famille Dreyfus ni les autres actes qu’il a commis.

Quitter le cinéma ne lui donne pas le contrôle de tout ce qui va se passer ensuite. Aldo tue le compagnon de Landa et marque une croix gammée sur le front de l’officier. Ce geste contredit son espoir d’abandonner l’uniforme et de se défaire des signes qui l’identifient. La négociation de Landa avec les Alliés explique l’accord ; la dernière scène montre la limite qu’Aldo impose de son propre chef.

Cette marque renvoie à une pratique introduite plus tôt dans le film. Elle n’est pas une idée lancée à la dernière minute : elle reprend la question de la manière d’identifier quelqu’un qui ne porte plus les symboles de son appartenance. La croix gammée sur le front transforme le corps en un registre que Landa n’a pas choisi, même si le film représente cette marque au moyen d’une violence qui, elle aussi, appelle un regard critique.

Le dernier jugement d’Aldo sur son travail a une résonance autoréférentielle : on peut l’entendre comme un commentaire du film sur sa propre fabrication. Cette lecture n’efface pas son sens immédiat dans la scène. Aldo contemple ce qu’il vient de faire et revendique sa décision. L’ironie permet de maintenir les deux niveaux sans transformer la phrase en déclaration documentaire du réalisateur.

La fin répartit ainsi ses conclusions de façon inégale. Shosanna meurt, mais son image mène la vengeance à son terme ; les Basterds encore dans la salle meurent pendant l’attaque ; Landa survit, mais ne parvient pas à s’en sortir avec l’identité sans tache qu’il espérait. La victoire ne rend pas aux premières victimes ce qu’elles ont perdu. Elle imagine une histoire où leurs agresseurs perdent le contrôle de l’écran et de la mémoire.

Pour en savoir plus, consultez le guide d’Inglourious Basterds.