Jackie Brown : le personnage de Pam Grier et sa nouvelle chance

Jackie Brown, interprétée par Pam Grier, est une hôtesse de l’air de quarante-quatre ans qui transporte de l’argent du Mexique vers les États-Unis pour Ordell Robbie. Elle travaille pour Cabo Air et dépend d’un emploi qui lui offre peu de perspectives d’évolution. Lorsqu’elle est arrêtée, la menace pèse sur plusieurs aspects de sa vie à la fois : elle risque de perdre son travail, d’être condamnée et de devenir un danger pour l’homme dont elle transporte l’argent. Elle choisit de négocier une issue tout en préparant un profit pour elle-même.

L’intelligence de Jackie se manifeste dans sa façon d’écouter, d’évaluer les besoins de chacun et de décider ce qu’elle va lui révéler. Son calme a un prix : elle connaît la peur, a besoin d’aide et s’expose personnellement pour mener son plan à bien. Sa relation avec Max Cherry révèle une autre facette d’elle-même : elle peut converser sans être sous la menace immédiate, partager ses goûts et envisager une autre vie. Grier réunit ces différentes facettes dans un personnage qui garde l’initiative aussi bien dans l’intrigue criminelle que lors des adieux, même si elle ne peut pas décider à la place de tous ceux qui l’entourent.

Dans Jackie Brown, écrit et réalisé par Quentin Tarantino en 1997, Pam Grier incarne une femme dont l’expérience du quotidien se révèle décisive. Elle sait composer avec les personnes qui attendent quelque chose d’elle et mesurer ce qu’elle peut leur accorder. Le film transforme cette aptitude en action à travers des interrogatoires, des conversations privées et des accords que Jackie tente d’orienter vers une issue favorable.

Une travailleuse qui a beaucoup à perdre

Tarantino a expliqué l’importance de son âge et de la précarité de son emploi lors de sa rencontre avec Adrian Wootton et le public du BFI, en janvier 1998.

Son travail pour la compagnie aérienne fictive Cabo Air lui permet de voyager et de transporter de l’argent pour Ordell, mais la rend aussi repérable et vulnérable. C’est elle qui traverse l’aéroport avec les bagages et doit répondre de ses actes lorsqu’on l’intercepte. Cette répartition des risques explique pourquoi sa relation avec le trafiquant devient intenable : les revenus supplémentaires s’accompagnent d’une exposition qu’il peut tenter de résoudre en se débarrassant d’elle.

Jackie a participé à ce trafic et doit en assumer les conséquences. La menace d’une condamnation s’ajoute à son inquiétude de devoir retrouver un emploi. Dans la conversation avec Max sur la possibilité de prendre un nouveau départ, cette crainte prend une dimension personnelle. Dans l’immédiat, elle veut conserver ce qu’elle a ; puis elle commence à envisager de réunir assez d’argent pour changer de vie. Son désir évolue à mesure qu’elle découvre ce qu’elle peut négocier.

Le film lui laisse le temps de réfléchir à cette possibilité. Quand elle parle avec Max, elle peut exprimer son inquiétude sans que tout ce qu’elle dit se transforme en concession à son adversaire. Écouter un autre adulte lui permet aussi d’envisager son désir de sortir de la routine. Cette conversation permet de comprendre pourquoi, plus tard, elle lui propose de collaborer.

Répondre à celui qui croit tout contrôler

Pendant l’interrogatoire, la pression des agents met la résistance de Jackie à l’épreuve. Ray Nicolette appartient à l’ATF et cherche à remonter jusqu’à Ordell. Elle comprend qu’elle représente un intérêt pour l’enquête, mais doit transformer cet intérêt en conditions qui la protègent également. En proposant de collaborer, elle demande à retrouver son emploi et à bénéficier de l’immunité.

Dans le témoignage recueilli par Metrograph dans Pam Grier : ses propres mots, l’actrice a expliqué qu’elle avait cherché à se sentir acculée et effrayée pendant le tournage de l’interrogatoire avec Michael Keaton. Cette expérience aide à comprendre une fermeté qui coexiste avec la pression. Jackie peut tenir bon tout en ayant des raisons concrètes de redouter la suite.

Avec Ordell, le problème prend une tournure beaucoup plus violente. Lorsqu’il se rend chez elle, Jackie le tient à distance avec une arme et parvient à ouvrir les négociations. Elle lui montre que la tuer aurait des conséquences et que la garder dans ses affaires peut encore lui être utile. Son intervention change le cours de cette soirée ; la confiance entre eux reste fragile et soumise aux intérêts de chacun.

Le plan qu’elle élabore ensuite l’oblige à présenter des versions différentes à ceux qui attendent d’elle qu’elle obéisse. Les agents pensent utiliser sa collaboration pour piéger Ordell ; lui veut récupérer son argent. Avec l’aide de Max, Jackie prépare une issue financière à son avantage. Sa connaissance des attentes de chacun lui permet de proposer des actions qui semblent convenir à toutes les parties. Elle a toutefois besoin que d’autres personnes remplissent leur rôle et reste exposée pendant l’opération.

Les dernières négociations téléphoniques avec Ordell montrent à quel point elle adapte son comportement. Le semblant de panique qu’elle donne à voir au trafiquant fait partie de ce qu’elle veut lui faire croire. Grier doit alors jouer Jackie en train de jouer un rôle devant un autre personnage. Le spectateur peut reconnaître la stratégie sans en conclure que toutes ses craintes précédentes étaient feintes : Ordell reste une menace capable de passer à l’acte.

Ce qu’elle partage avec Max et ce qu’elle décide seule

Max entre dans sa vie en tant que professionnel chargé de sa caution, puis vient la chercher à sa sortie de prison. Jackie découvre ensuite un homme prêt à l’écouter. Chez lui, le café et la musique des Delfonicsouvrent la voie à une conversation où ils parlent aussi de leurs goûts personnels. Ce moment du quotidien donne un contenu à la confiance dont leur plan a besoin : avant de collaborer, ils ont commencé à s’intéresser à la vie de l’autre.

La relation entre Jackie et Maxest faite d’affection et d’une décision concrète de s’entraider. Tous deux prennent part à une collaboration qui repose sur l’initiative de Jackie et l’engagement de Max. Cette répartition permet de percevoir le respect qui les unit sans réduire leur relation à une dette qui devrait être remboursée par une histoire d’amour.

Jackie annonce qu’elle part en Espagne et invite Max à l’accompagner, mais il décline. Ils s’embrassent pour se dire au revoir, tout en maintenant chacun sa décision. L’argent a élargi les possibilités de Jackie, qui choisit de partir. La fin associe l’autonomie qu’elle a conquise à la séparation d’avec quelqu’un qu’elle aurait voulu emmener avec elle.

Au Harvard Film Archive, le 8 octobre 2016, Pam Grier a raconté que Tarantino lui avait demandé de s’approprier l’appartement de Jackie. Les photos de famille présentes dans le décor appartenaient à l’actrice. Les apporter l’aidait à se sentir à l’aise ; ses souvenirs pouvaient la soutenir dans son interprétation sans pour autant se confondre avec la biographie du personnage.

L’appartement permet de découvrir Jackie en dehors des relations qui définissent son travail. Elle peut y accueillir quelqu’un et partager ses goûts, mais aussi faire face à une menace. La familiarité de ce lieu donne du poids à ce qu’elle doit protéger et à ce qu’elle pourrait laisser derrière elle. Pour le personnage, changer de vie signifie aussi décider avec qui elle veut partager le temps qu’elle a réussi à gagner pour elle-même. La présence de Max dans cet espace prend ainsi une autre importance que celle de leurs accords professionnels. Jackie peut lui ouvrir son intimité avant de savoir s’il acceptera de l’accompagner le moment venu.