Ray Nicolette, interprété par Michael Keaton dans Jackie Brown (1997), est un agent de l’ATF. Son enquête porte sur le trafic d’armes d’Ordell Robbie, et l’arrestation de Jackie lui offre un moyen de se rapprocher de lui. Ray a besoin que l’hôtesse de l’air coopère ; Jackie, elle, doit se sortir d’une situation où la police comme Ordell peuvent ruiner sa vie. Cette divergence d’intérêts traverse leurs rencontres, même si, pendant une bonne partie du film, ils semblent œuvrer dans le même sens.
Keaton incarne l’agent avec décontraction, répartie et une assurance parfois comique. Ray parle souvent comme si l’étape suivante était déjà réglée. Cet enthousiasme sert l’enquête, mais l’amène aussi à accepter un peu trop vite le rôle que Jackie joue devant lui. Son caractère se révèle dans sa façon d’alterner pression et familiarité, ainsi que dans l’écart entre ce qu’il pense obtenir et ce que la protagoniste prépare de son côté.
L’arrivée de Ray vient interrompre le quotidien professionnel de Jackie. Il peut l’arrêter, l’interroger et influer sur la suite des événements ; elle doit répondre sans savoir ce que les agents savent. Cette présentation lui donne d’emblée l’avantage. Michael Keaton évite de rendre la scène solennelle : Ray se comporte comme quelqu’un qui a l’habitude de poser des questions et d’obtenir des réponses, avec une aisance qui transforme une intervention grave pour Jackie en simple journée de travail pour lui.
Un agent déterminé à arrêter Ordell
Ray a pour cible Ordell Robbie, le trafiquant pour lequel Jackie transporte de l’argent. L’arrestation de l’hôtesse de l’air s’inscrit dans une enquête plus vaste. L’agent doit donc maintenir le dialogue avec elle. Plus Jackie peut l’aider à remonter jusqu’à Ordell, plus Ray a de raisons de chercher à obtenir sa coopération.
À ses côtés intervient Mark Dargus, interprété par Michael Bowen, qui appartient à la police de Los Angeles. Ray travaille pour l’ATF, l’agence fédérale chargée, comme le précise le film, de l’alcool, du tabac et des armes à feu. Tous deux participent à l’enquête au sein d’organismes différents. Dargus se montre plus austère ; Ray s’impose facilement dans la conversation. La familiarité de ce dernier fonctionne parce qu’elle ne l’empêche pas d’exercer la même pression.
Keaton rend ce mélange perceptible par le rythme. Ray enchaîne questions et commentaires sans s’attarder sur l’effet qu’ils produisent. Son ton peut alléger un échange alors que la situation de Jackie reste grave. Le charme de l’acteur permet de comprendre pourquoi il est possible de parler avec lui, mais la scène conserve le déséquilibre entre eux : l’un mène une enquête et l’autre risque sa liberté. Le ton informel ne change rien à l’enjeu.
La coopération que Jackie affiche devant lui
Lorsque Jackie accepte de coopérer, Ray trouve un moyen d’avancer vers Ordell. Elle devient une participante à une opération policière, avec des tâches et un comportement que l’agent espère pouvoir prévoir. L’interprétation de Pam Grier laisse transparaître une réserve que Ray ne perçoit pas toujours. Jackie peut répondre clairement et se montrer disposée à aider sans révéler tout ce qu’elle sait. Ray tend à interpréter cette bonne volonté en fonction des besoins de sa propre enquête.
Le désaccord tient d’abord à ce que chacun considère comme une issue satisfaisante. Pour Ray, la coopération de Jackie doit permettre d’arrêter le trafiquant. Pour elle, survivre à Ordell et éviter la prison font partie du problème, mais la vie qu’elle pourra mener ensuite compte aussi. L’enquête ne résume pas tous ses intérêts. L’agent l’écoute surtout comme quelqu’un susceptible de l’aider, et cette attention sélective lui laisse la possibilité d’agir pour des raisons différentes de celles qu’il lui prête.
La vivacité de Keaton contraste avec les pauses et la retenue de Grier. Ray remplit les échanges de paroles ; Jackie peut attendre qu’il ait fini avant d’intervenir. Cette différence donne à leurs conversations un humour pince-sans-rire, sans en faire une succession de plaisanteries. Un enregistrement révèle une distraction : Jackie rectifie les couleurs du sac que Ray décrit.
Jackie n’a pas non plus besoin de se comporter en adversaire déclarée. Elle peut faire une partie de ce que les agents attendent d’elle tout en gardant pour elle des décisions essentielles. Ray dispose de moyens pour enquêter et agir, mais la coopération dépend toujours d’une personne qui pense par elle-même. Le film maintient cette difficulté dans leurs échanges : il propose une ligne de conduite et elle l’écoute depuis une position que le spectateur comprend mieux que lui.
Le résultat de l’enquête et ce que Ray ne voit pas
La séquence de l’échange d’argent accentue cet écart par sa manière de raconter. Le montage revient sur le même moment à travers différents personnages, permettant au public de reconstituer des mouvements qu’aucun d’eux ne voit dans leur ensemble. Ray dispose, lui aussi, d’informations partielles. Sa qualité d’enquêteur ne lui donne pas accès à un point de vue privilégié sur le récit. Ce qu’il parvient à vérifier ne représente qu’une partie d’une opération qui implique davantage d’intérêts et de participants que ne le laisse entendre sa version.
Dans le dénouement, Ray tue Ordell dans le bureau de Max Cherry. Son intervention met définitivement fin au danger qui menace Jackie. Le spectateur sait toutefois qu’elle a réussi à garder une partie de l’argent. L’action de l’agent et le bénéfice qu’en tire la protagoniste peuvent coexister. Tarantino laisse Ray poursuivre son objectif tandis que l’histoire de Jackie aboutit à un résultat qui dépasse ce qu’il cherchait à obtenir en la faisant coopérer.
C’est pourquoi son assurance est plus intéressante qu’une simple étiquette d’incompétence. Ray exerce une autorité réelle et ses actes ont des conséquences. Sa limite tient au fait qu’il estime suffisante l’explication qui correspond à l’enquête qu’il mène. Keaton conserve jusqu’au bout l’élan et le naturel de son personnage ; le contraste comique vient du point de vue du spectateur, qui peut voir tout ce que Jackie a gagné sans qu’il soit nécessaire d’humilier l’agent dans une scène.
Michael Keaton a repris le rôle de Ray Nicolette dans Out of Sight (1998), réalisé par Steven Soderbergh. Le réalisateur lui-même a expliqué le lien dans le commentaire du film, retranscrit par Philip Concannon dans Phil on Film en 2017. Le personnage apparaissait dans les deux livres d’Elmore Leonard à l’origine des adaptations. Lorsque l’idée de reprendre le même acteur a été évoquée, l’équipe a consulté Tarantino, qui l’a accueillie favorablement.
Soderbergh a ajouté que Tarantino l’avait invité dans la salle de montage et lui avait montré les scènes de Keaton dans Jackie Brown. Il voulait savoir dans quelle direction l’acteur faisait évoluer le rôle et si cette interprétation pouvait s’intégrer à son film. Le contact a donc eu lieu alors que le travail était déjà en cours. Ce détail permet de comprendre le retour de Keaton comme un choix précis de distribution et d’interprétation : Soderbergh a pu découvrir le Ray de Keaton avant de l’intégrer à une autre histoire de Leonard.
