Lance est le dealer d’héroïne auquel Vincent Vega fait appel dans Pulp Fiction. Eric Stoltz l’incarne en homme installé chez lui, capable de recevoir un client en peignoir et de mêler les affaires aux sujets de conversation des personnes qui vivent là ou y passent du temps. Cette familiarité explique que Vincent revienne le voir lorsque sa soirée avec Mia Wallace tourne à l’urgence.
Les deux visites révèlent des aptitudes différentes. Lance sait présenter sa marchandise et défendre ses préférences, mais l’arrivée de Mia le contraint à réagir à une situation qu’il cherche à tenir à l’écart de son foyer. Son autorité dépend des circonstances : il peut maîtriser une vente bien préparée, puis perdre le contrôle d’une conversation qui exige une aide immédiate.
Son inquiétude au sujet du téléphone, ses disputes avec Jody et la menace de Vincent permettent de comprendre ce changement. Lance essaie de préserver la tranquillité de son foyer et d’éviter que le problème d’un client devienne le sien. Lorsqu’il accepte d’intervenir, il le fait sous la pression et en exprimant des doutes qu’il reconnaît lui-même.
L’assurance d’un vendeur chez lui
Dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994), Lance reçoit Vincent au milieu d’une vie domestique déjà bien installée. Son allure décontractée et la présence d’autres personnes donnent à la visite un caractère familier. La maison sert à la fois de lieu de repos, d’espace de vie commune et de point de rencontre avec le client. Lance passe d’une fonction à l’autre sans avoir besoin de présenter solennellement son activité.
Pendant l’achat d’héroïne de Vincent, il parle avec aisance de ce qu’il vend. Il classe les différentes options et assure connaître les distinctions qui intéressent son acheteur. Cette assurance est un outil commercial : elle établit qui détient le produit et qui doit écouter ses explications. Les jugements sur la qualité sont ceux de Lance et lui servent à convaincre. Le personnage construit son autorité autant par sa façon de parler que par la marchandise qu’il montre.
Sa recherche de complicité passe par des remarques racistes sur les vendeurs et les clients. Lance joue sur les préjugés pour favoriser ses affaires et se placer parmi ceux qui sont censés savoir choisir. Ce comportement ajoute une dimension désagréable à la convivialité de la visite. Il peut traiter Vincent en ami tout en imposant une hiérarchie intéressée entre les autres.
Sa relation avec Jody, sa femme met des limites à ce confort. Elle mène ses propres conversations et peut lui reprocher ses manières. Trudi est également dans la maison ; c’est l’amie au sujet de laquelle Lance interroge Vincent. Lorsque celui-ci la prend pour Jody, Lance précise qui est sa femme. La familiarité commerciale autorise des sous-entendus entre les deux hommes, même si Vincent ignore un fait élémentaire de la vie de son hôte.
Le téléphone brouille les limites qu’il tente de poser
L’appel nocturne interrompt Lance alors qu’il regarde la télévision. Jody lui rappelle qu’il avait demandé à ses clients de ne pas téléphoner aussi tard. Ce reproche révèle une règle domestique que son activité rend difficile à faire respecter. Lance s’apprête à exiger qu’on respecte cet horaire, mais découvre que Vincent est déjà en route pour venir chez lui et qu’il a besoin de tout autre chose qu’un achat.
Lorsqu’il apprend l’overdose de Mia Wallace, il insiste pour que Vincent ne l’amène pas chez lui. Il propose d’aller à l’hôpital et d’assumer les conséquences avec l’aide d’un avocat. Vincent refuse cette solution. Lance tente de lui rendre la responsabilité de ce qui s’est passé : avoir vendu la drogue ne signifie pas, à ses yeux, avoir accepté de régler toutes les urgences auxquelles l’acheteur pourrait être confronté par la suite.
La suite de Words in Pictures, datée du 25 juillet 1994, rapporte son inquiétude lorsqu’il apprend que Vincent appelle depuis un téléphone portable. Il prétend ne pas le connaître et met fin à l’appel. Sa réaction montre qu’il a peur d’être compromis par ce qu’ils se disent. Il tente de nier tout lien après que son client lui a déjà expliqué le problème ; sa brusquerie révèle son désir de s’en tenir à l’écart.
Vincent arrive quand même et la voiture percute la maison. Lance proteste contre les dégâts et contre l’appel téléphonique, même si Mia se trouve juste devant lui. Il continue d’essayer d’empêcher qu’on entre. Son attachement à l’espace domestique est concret : il craint que son activité laisse une conséquence chez lui, alors qu’il avait jusque-là pu la traiter comme un problème extérieur.
Aider sous la pression ébranle son autorité
Lance finit par céder lorsque Vincent lui apprend que Mia est la femme de Marsellus et le menace de lui raconter qu’il a refusé de l’aider. Cette pression change les options qui s’offrent à lui. En collaborant, il cherche à éviter d’être mêlé à une situation encore plus dangereuse que celle qu’il refusait d’affronter au téléphone. Sa peur a désormais un objet bien précis : une personne dont Vincent invoque la réaction pour le forcer à agir.
Lance peut donner des ordres, mais il avoue n’avoir jamais pratiqué l’intervention qu’ils s’apprêtent à tenter et cherche un manuel de médecine. Cet aveu change la portée de l’assurance dont il faisait preuve auparavant. Connaître le langage de la vente ne lui donne pas de réponse immédiate face à Mia, inconsciente. Il cherche ce dont il dispose chez lui tandis que les autres réclament de la rapidité, et ses doutes deviennent partie intégrante de la situation. Lorsque Vincent met en question son expérience, Lance se défend en se vantant que ses amis savent se débrouiller avec la drogue. La vantardise refait surface sous la pression : il essaie de préserver son prestige après avoir reconnu ce qu’il n’a jamais fait.
La tension gagne aussi Jody. Lance a besoin de son aide, mais ses demandes se mêlent à l’irritation et à la précipitation. Les désaccords domestiques se poursuivent au cœur de l’urgence. Être chez lui ne suffit pas à faire accepter ses ordres sans discussion ; il doit obtenir l’aide des mêmes personnes avec lesquelles il avait déjà de petites frictions.
Vincent finit par accomplir le geste décisif et Mia survit. Lance a contribué à lui porter secours sans pour autant acquérir, au cours de l’opération, la maîtrise qu’il affichait en vendeur. Dans l’épisode de Vincent et Mia, son intervention entretient une tension particulière : l’homme auquel ils font appel peut fournir des ressources, mais aussi protester, douter et exiger que les autres prennent leur part de responsabilité.
Eric Stoltz donne une continuité à Lance par sa manière d’occuper la maison. Pendant la vente, il peut discuter tout en s’occupant de ses affaires ; le soir, le téléphone l’oblige à se lever et l’arrivée de Vincent le conduit jusqu’à la porte. L’activité du personnage évolue au gré des demandes du visiteur. Ses déplacements montrent comment une interruption qu’il pensait régler en quelques mots finit par l’entraîner dans plusieurs pièces de sa propre maison.
Le jeu repose aussi sur la personne à laquelle il adresse chacune de ses réponses. Avec Vincent, il passe de la complicité au reproche ; avec Jody, ses ordres déclenchent des répliques qui interrompent ses tentatives d’organiser les autres. Lance doit répondre à plusieurs voix alors qu’il préférerait clore l’affaire. Cette distribution des interlocuteurs donne des formes concrètes à son irritation : un appel qu’il veut terminer, un client qui refuse de partir et une femme qui ne se contente pas non plus d’obéir. L’urgence l’oblige à négocier chaque coup de main.
