La fin de Reservoir Dogs oppose des hommes qui ne croient plus à la même version des faits. Joe Cabot accuse Orange d’être un policier et White s’apprête à le défendre. Eddie protège son père. Chacun répond à une loyauté différente, tandis que l’argent du braquage perd de son importance aux yeux de ceux qui continuent de se tenir en joue dans l’entrepôt.
La scène comporte deux moments de violence séparés par une conversation. Le premier échange abat les hommes qui étaient debout ; ensuite, White peut encore s’approcher d’Orange et l’écouter. Confondre ces deux moments rend difficile de comprendre qui meurt, ce que découvre White et pourquoi le dernier coup de feu change le sens de son geste protecteur.
Une partie de l’action se déroule hors champ. La caméra reste près de White et d’Orange, tandis que le son signale des mouvements à l’extérieur et l’arrivée de la police. Pour reconstituer le dénouement, il faut garder cette distinction à l’esprit : les voix et les coups de feu apportent des informations, même s’ils ne montrent pas chacun des participants et ne permettent pas de suivre tout le monde après l’affrontement.
White survit à la première fusillade dans l’entrepôt. Son histoire s’achève plus tard, quand Orange lui avoue qu’il est policier : White lui tire dessus, puis essuie les tirs de la police. La question du sort d’Eddie concerne l’échange précédent, dont l’exécution est moins claire que la disposition initiale des menaces.
Les armes et les loyautés dans l’entrepôt
Joe braque son arme sur Orange, qui est toujours allongé et blessé. White vise Joe pour l’empêcher de le tuer ; Eddie vise White pour protéger son père. Orange est la cible à l’origine du conflit, mais il n’occupe pas l’une des trois positions de l’affrontement entre les hommes debout. Cette disposition aide à comprendre le duel mexicain sans en faire un cercle où chacun menace exactement la personne qui le menace.
L’accusation de Joe concorde avec ce que le spectateur sait déjà sur l’identité de l’infiltré. Pourtant, Joe ne présente aucune nouvelle preuve que White pourrait examiner. Il exprime sa conviction au sujet d’Orange et entend agir immédiatement. Avoir raison sur l’identité du coupable et convaincre l’homme qui le protège sont deux problèmes différents ; la scène maintient cet écart jusqu’à ce que les armes prennent le relais de la discussion.
White a pris soin du blessé et a mis sa propre sécurité en jeu pour lui. Accepter l’accusation reviendrait à reconnaître qu’il a eu tort de lui faire confiance. La défense de Mr. White devient particulièrement dangereuse parce qu’il prend son expérience directe avec Orange pour une garantie d’innocence. Avoir vu quelqu’un souffrir ne permet pas de connaître toutes ses loyautés, mais White agit comme si cette proximité suffisait à lever le doute.
Eddie arrive à la confrontation après avoir rejeté l’explication d’Orange concernant la mort de Blonde. La fidélité qu’il prête à son ami compte davantage que le récit du blessé. Quand White menace Joe, l’intervention de Nice Guy Eddie a une motivation immédiate : défendre son père. Son arme ajoute une nouvelle conséquence à tout coup de feu tiré par White, sans offrir de solution pour désarmer tout le monde.
Dans l’entrepôt, chacun peut voir les menaces des autres. Personne n’a besoin de découvrir où se trouve l’ennemi : le problème est de décider à qui faire confiance alors que tous les autres sont là. La proximité empêche d’isoler le châtiment supposé d’Orange. Pour l’atteindre, Joe doit défier White ; pour l’en empêcher, White menace le chef et s’expose à Eddie.
Qui tire sur Eddie et pourquoi Pink se tient à l’écart
Dans le scénario de Tarantino, Joe tire sur Orange ; White riposte contre Joe ; Eddie tire sur White, qui atteint ensuite Eddie. Cette séquence précise l’action prévue. La chute d’Eddie dans le film est confuse, car elle survient au cours d’un échange très rapide et ne montre pas aussi clairement la trajectoire de chaque tir.
Attribuer cette mort à Pink revient à ajouter une intervention que la scène ne montre pas. Il ne faut pas non plus transformer la confusion de l’effet en preuve qu’un autre tireur se serait caché. Le scénario aide ici à clarifier l’action prévue, tout en distinguant une indication écrite de la manière dont elle a été concrètement représentée.
Pink reste à l’écart de l’affrontement et s’en va avec les diamants une fois les autres à terre. Son comportement reste pragmatique, tandis que ses compagnons se détruisent pour des raisons personnelles. Sa sortie du bâtiment fait naître l’incertitude sur le sort de Mr. Pink : quitter le champ avec le butin ne prouve pas qu’il a réussi à échapper à la police. Les voix venues de l’extérieur ne correspondent pas non plus à un nouvel échange entre les hommes restés au sol.
La confession d’Orange et le dernier coup de feu de White
Après la fusillade, White s’approche du blessé et le soutient à nouveau. Ce mouvement confirme que les tirs d’Eddie ne l’ont pas tué sur le coup. Orange brise alors la confiance que White vient de défendre : il avoue qu’il est policier et s’excuse. Pour le public, cette confession confirme une information déjà connue ; pour White, elle détruit la raison pour laquelle il s’est opposé à Joe.
La décision de parler peut être interprétée comme un aveu de culpabilité. Mr. Orangerévèle la vérité à quelqu’un qui a risqué sa vie pour lui, alors que continuer à se taire lui permettrait de conserver cette protection. Le film ne donne aucune explication qui permettrait de déterminer le poids du remords ou ce qu’il espère obtenir. Sa confession peut être comprise comme une réponse aux soins dont il a bénéficié, sans pour autant en faire une demande explicite de se faire tuer.
Keith Uhlich et Matt Zoller Seitz ont précisément débattu de cette ambivalence dans Slantle 13 avril 2007. Uhlich a décrit l’évolution de son interprétation des gestes d’Orange après avoir revu la scène ; Seitz a défendu l’idée que la fin se prêtait à plusieurs lectures. Cet échange critique montre qu’il est nécessaire de distinguer le geste de tirer de la signification émotionnelle que chaque spectateur attribue à cet adieu.
White rapproche son arme d’Orange. On entend la police lui ordonner de la lâcher ; il tire, puis une salve le fait sortir du champ. Le son complète l’action, tandis que l’image concentre l’attention sur son visage. Le dénouement montre White tuant Orange puis étant abattu par la police ; il ne montre pas séparément chacun des agents qui tirent ni un examen ultérieur des corps.
Chris Penn a expliqué le tournage de la chute d’Eddie dans un témoignage publié par NME en 2017, qu’il avait donné à Empire. Selon l’acteur, l’effet simulant l’impact sur Harvey Keitel s’est déclenché avant que celui-ci ait terminé le mouvement prévu. Keitel est tombé et l’effet de Penn s’est déclenché lui aussi. Penn a raconté que Tarantino avait décidé de conserver le résultat.
Cette anecdote distingue deux actions qui n’en semblent former qu’une dans la fiction : un personnage appuie sur la détente et un autre reçoit l’impact. Pendant le tournage, il faut coordonner la réaction de l’interprète et l’effet de sang pour que le spectateur les associe. Un décalage peut rendre ce lien confus, même si l’intention narrative est préservée.
C’est pourquoi arrêter l’image permet d’examiner un geste, mais pas de retrouver une exécution différente de celle qui a été filmée. Le témoignage explique un problème de mise en scène ; il n’ajoute pas de personnage ayant tiré dans l’histoire.
