À la fin de Reservoir Dogs, Mr. Pink sort vivant de l’entrepôt avec les diamants. Le film permet d’établir qu’il s’en échappe, mais ne montre pas s’il parvient à se mettre en sécurité. Il disparaît du cadre alors que le dénouement se concentre sur White et Orange ; son parcours se poursuit hors champ, où la présence de la police ajoute un danger différent à l’affrontement auquel il vient d’échapper.
Il faut ici donner une limite temporelle au mot « survivant ». Pink peut encore se déplacer alors que d’autres sont à terre ou blessés. Cet avantage immédiat ne signifie pas qu’il vivra ensuite libre, ni qu’il conservera le butin. La fin ne montre ni son arrivée à destination, ni une rencontre ultérieure, ni une explication de ce qu’il fait des diamants.
L’incertitude tient surtout à la relation entre l’image et le son. Le public voit Pink abandonner les autres et continue d’entendre ce qui se passe à l’extérieur. Pour interpréter ces signes, il faut distinguer l’action montrée, l’intervention de la police perceptible hors champ et l’avenir que le film ne représente pas.
Le dénouement se déroule dans deux espaces contigus. La caméra reste dans l’entrepôt après le départ de Pink, tandis que le son nous renseigne sur ce qui se passe à l’extérieur. Sa trajectoire cesse d’être visible à un moment décisif : il a échappé à l’affrontement entre les braqueurs, mais doit encore traverser un environnement où la police est à l’œuvre.
Partir avec les diamants ne résout qu’un danger
Pink se tient à l’écart de l’affrontement entre ses compagnons et saisit l’occasion de partir avec le butin. Sa décision lui permet de poursuivre son objectif matériel alors que les loyautés personnelles rendent désormais impossible un départ commun. En emportant les diamants, il montre qu’il peut encore agir seul. Cela ne prouve pas qu’il maîtrise la situation dans la rue, ni que la police a perdu sa trace.
La possession du butin n’est pas non plus une récompense que le film lui accorderait parce qu’il aurait eu raison dans une dispute. L’objet conserve sa valeur, mais celle-ci dépend de sa capacité à le garder et à quitter les lieux. En s’en emparant, Pink reste engagé dans le braquage jusqu’à sa dernière action visible. Il ne quitte pas l’opération les mains vides ; il tente d’obtenir un résultat individuel d’une entreprise qui a échoué en tant qu’effort collectif.
En 2004, Stephen Weinberger a étudié, dans Literature/Film Quarterly, l’idée du professionnalisme comme capacité à subordonner ses émotions au travail. Cette lecture éclaire la décision finale de Mr. Pink : il évite de s’engager dans le conflit qui immobilise les autres et préserve une possibilité de fuite. Sa séparation du groupe peut être interprétée comme un calcul de survie, sans pour autant y voir une garantie de succès.
Les voix de la police et les coups de feu à l’extérieur
Après le départ de Pink, on entend l’activité de la police et des coups de feu hors de l’entrepôt. L’image reste avec White et Orange. Dans le dénouement de Reservoir Dogs , la police intervient également contre White à l’intérieur du bâtiment ; il convient de distinguer ce moment ultérieur des sons qui accompagnent le départ de Pink. Tous les coups de feu du dénouement ne relèvent pas du même affrontement et n’ont pas de destinataire visible.
Dans sa critique du 5 septembre 2016, Ian Farrington a interprété le son étouffé de la fin comme le signe de l’arrestation de Pink. Il s’agit d’une interprétation de la bande-son, et non d’une déclaration de Tarantino sur l’avenir du personnage. L’hypothèse selon laquelle la police l’intercepte concorde avec l’apparition de ces voix après son départ et est davantage étayée que celle d’une fuite sans encombre.
Les coups de feu, à eux seuls, ne permettent pas de reconstituer chaque mouvement à l’extérieur. Aucune image ne montre Pink touché, tombant ou subissant les conséquences physiques de l’affrontement. Identifier une intervention de la police et déterminer si le personnage meurt au cours de celle-ci sont deux affirmations différentes. Même si l’on retient l’hypothèse d’une arrestation, aucune scène ultérieure ne permet de savoir combien de temps il survit ni ce qu’il advient du butin.
En février 2023, Ernesto Valenzuela a fait remarquer dans /Film que le film ne confirme pas explicitement la mort de Pink. Cette précision permet de tenir compte du poids des indices sonores sans en faire un dénouement que l’image ne montre jamais. Rien ne justifie non plus d’ignorer ces indices et de décrire son départ comme une victoire sans nuage : l’activité à l’extérieur fait toujours partie de la fin, même si la caméra s’intéresse à une autre relation.
L’avantage de Pink ne lui donne aucun pouvoir sur ce qui se passe dehors
Son comportement peut être comparé à celui de quelqu’un qui résout correctement un problème immédiat et découvre qu’un autre l’attend. Éviter les tirs de ses compagnons lui permet de conserver sa capacité à fuir ; la présence de la police change les conditions de cette possibilité. La fin nuance ainsi une interprétation trop facile du personnage comme vainqueur au motif qu’il serait le plus pragmatique. Son habileté au sein du groupe ne lui donne aucune autorité sur ceux qui l’attendent dehors.
Une suite supposée, fondée uniquement sur une autre apparition de Steve Buscemi, ne permettrait pas non plus de résoudre la question de ce qui lui arrive. Reconnaître l’acteur dans un autre film n’identifie pas automatiquement le personnage et n’établit pas ce qui s’est passé entre les deux histoires. Pour prolonger ainsi la vie de Pink, il faudrait un lien attesté et vérifiable. Le récit de Reservoir Dogs s’achève sans montrer ce parcours ultérieur, et la ressemblance entre deux visages ne peut s’y substituer.
Pink occupe une place à part dans la répartition des récits du passé. White, Blonde et Orange ont chacun un chapitre qui développe leur histoire ; le retour en arrière consacré à Pink reste lié à sa fuite immédiate du braquage. Le spectateur dispose de moins de recul biographique pour interpréter sa décision de partir. On cerne ses préférences essentiellement à travers ce qu’il propose, ce dont il discute et ce qu’il fait pendant la crise.
Cette répartition inégale ne permet pas d’attendre pour chacun une conclusion personnelle identique. Les chapitres montrent certains hommes dans leurs relations passées, à une époque où ils pouvaient encore se présenter autrement. Pink reste beaucoup plus proche du problème pratique du moment : que faire face à la situation qui se présente ? Il n’est pas nécessaire de révéler l’existence d’une famille ou de reconstituer des années de sa vie pour rendre le personnage compréhensible. Le peu d’éléments sur son passé peut attiser la curiosité quant à son avenir, mais préserve aussi une caractéristique du personnage : nous savons avec bien plus de précision comment il réagit à cette crise que ce qu’il serait en dehors de celle-ci.
