La Nouvelle Vague a offert à Tarantino une façon de concevoir des films capables de parler d’autres films et de bouleverser leurs propres règles. Cette relation a des noms bien précis et ne suppose pas une admiration uniforme pour l’ensemble du mouvement.
Godard occupe une place précise parmi ses références
Tarantino a cité Jean-Luc Godard parmi ses références en tant que réalisateur. Dans un entretien publié par Filmmaker en 1993, il a mis en avant le Godard de ses débuts, aux côtés de cinéastes américains. Cette précision est importante : son intérêt porte sur une partie de la filmographie, et non sur une adhésion sans réserve à chacun des films ou des partis pris du cinéaste français.
Le nom A Band Apart renvoie à Bande à part, le film de Godard sorti en 1964. Cette référence transforme une admiration cinématographique en identité de production. C’est un lien vérifiable et explicite, plus solide que de déduire une influence de n’importe quel raccord abrupt ou de la présence de personnages parlant de culture populaire.
La Nouvelle Vague n’était pas une formule unique. Godard, François Truffaut et d’autres cinéastes ont développé des sensibilités et des parcours différents. Il serait donc hasardeux de présenter Truffaut comme une influence admirée par Tarantino au seul motif que leurs noms appartiennent au même mouvement. Les déclarations de l’Américain sur des cinéastes précis ne correspondent pas toujours à une vision scolaire d’affinités obligatoires.
L’analyse de la Nouvelle Vague dans Reservoir Dogs permet d’observer une relation particulière. À une échelle plus large, l’essentiel est cette liberté de traiter le récit criminel comme un matériau susceptible de bifurquer, de s’interrompre et de se mêler à d’autres expériences. Cette attitude coexiste avec des influences hollywoodiennes et des cinématographies asiatiques, sans que la France suffise à l’expliquer.
Des dialogues qui ne servent pas uniquement l’intrigue
Une affinité manifeste consiste à laisser les personnages parler de choses qui dépassent les informations nécessaires pour faire avancer l’intrigue. La conversation peut révéler leurs goûts, leurs relations et leur place au sein d’un groupe. Le temps consacré à parler crée une expérience de vie commune, même si le sujet abordé ne devient pas ensuite un indice permettant de résoudre le crime.
Dans Reservoir Dogs, la discussion autour d’une table au début du film présente un groupe avant de montrer les conséquences du braquage. Les personnages se distinguent par leurs interventions et par leurs réactions à celles des autres. La scène permet au spectateur de les découvrir comme des êtres sociaux avant de les réduire à des rôles au sein d’une opération.
Pulp Fiction met cette liberté à profit au fil de déplacements et de rencontres. Une conversation sur les habitudes d’autres pays peut précéder une action violente : le changement de registre est alors brutal, sans pour autant effacer les personnes que nous venons d’entendre. Les criminels ont du temps à perdre, de la curiosité et des habitudes de langage. Le film exploite cette vie en marge de l’intrigue pour faire évoluer notre rapport à eux.
Une affinité avec certains passages de Godard ne signifie pas que chaque conversation reproduit une scène française. La comédie classique, le cinéma de Howard Hawks et bien d’autres traditions accordent également de l’importance aux échanges verbaux. Une influence peut s’inscrire dans un ensemble de références ; la reconnaître n’oblige pas à en faire la source exclusive d’un procédé.
Ruptures formelles et plaisir de reconnaître le cinéma
Tarantino utilise des chapitres, des changements de temporalité et des variations de ton qui rendent visible l’organisation du récit. Le spectateur peut comprendre que l’histoire lui est présentée d’une façon particulière, au lieu de la recevoir comme un enchaînement transparent d’événements. Cette conscience de la forme entretient un lien avec le cinéma moderne, même si les procédés concrets varient d’un film à l’autre.
Les références cinématographiques permettent aussi à un film d’assumer qu’il est une construction. Une musique, un acteur ou une image peuvent faire surgir le souvenir d’un autre film dans une scène. Le résultat n’est pas nécessairement une parenthèse ironique : la mémoire peut coexister avec une émotion intense et avec l’intérêt porté au destin des personnages.
La scène de danse de Pulp Fiction offre un parallèle fécond avec la liberté de certains numéros de Bande à part. Dans les deux cas, les corps et le temps partagé prennent une importance qui dépasse leur utilité immédiate pour l’intrigue. La scène permet d’observer une relation à travers le rythme, la proximité et les gestes. Établir un parallèle ne revient ni à assimiler les chorégraphies ni à effacer les autres références en jeu.
Les faux raccords ou les discontinuités exigent une identification plus précise. Tout raccord saisissant n’est pas une citation de Godard, et toute rupture de continuité n’a pas la même fonction. Elle peut servir à abréger le temps, à souligner un élément, à créer la surprise ou à changer de point de vue. L’analyse doit d’abord décrire l’effet du raccord avant de lui attribuer une prestigieuse filiation.
La relation de Tarantino avec la Nouvelle Vague apparaît plus clairement lorsqu’on s’en tient à cette échelle. Il a déclaré son admiration pour une période de l’œuvre de Godard ; le nom de sa société de production en garde la trace, tout comme certaines affinités dans la liberté de mêler dialogues, genres et références. Ses films transforment ces possibilités en les inscrivant dans d’autres rythmes et d’autres traditions. L’influence reste un outil à sa disposition, et non une explication totale de son style.
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