Tarantino et les séries : enthousiasme, mémoire et limites du format

Sa relation avec la télévision mêle admiration et réserves. La réduire à un rejet de toutes les séries modernes occulte ce qu’il a réellement déclaré.

Yellowstone : une critique qui commence avec enthousiasme

Dans The Joe Rogan Experience du 10 décembre 2024, où il était accompagné de Roger Avary, Tarantino a évoqué son expérience de Yellowstone. Il a salué la première saison, la présence de Kevin Costner et l’écriture ; il avait continué à regarder la série, ainsi que 1883. Il s’est ensuite interrogé sur la place que ces histoires occupaient dans sa mémoire. Son commentaire ne venait pas d’un refus de regarder la télévision.

Cette nuance change le sens du débat. Apprécier une série au fil du visionnage et estimer qu’elle laisse une empreinte moins forte qu’un film sont des jugements compatibles. Cela ne permet pas d’affirmer qu’il a trouvé mauvaises toutes les saisons, ni qu’il niait toute dimension cinématographique à la mise en scène télévisuelle. La question qu’il soulevait portait sur l’effet cumulé de l’expérience et sur le souvenir qu’on en garde par la suite.

Au cours de cette conversation, il a également mis en avant la première saison de Homeland, tout en exprimant des réserves sur la prolongation des séries. Il s’agit d’un avis personnel sur la durée et la gratification dramatique, et non d’une preuve que tous les spectateurs se souviennent des récits de la même façon. Le souvenir dépend aussi du moment de la vie, de l’attention et du rapport que chacun entretient avec les personnages.

Les westerns télévisés et l’attrait de l’épisode

Lors de son entretien avec Kim Morgan pour Sight & Sound en 2015, Tarantino a rapproché Les Huit Salopards de westerns télévisés comme Bonanza et The Virginian, notamment en raison de l’arrivée de personnages invités. Cet intérêt permet de comprendre son goût pour une télévision qui construit des conflits resserrés autour de visiteurs, de soupçons et de changements provisoires au sein d’une communauté familière.

Un personnage qui apparaît le temps d’un épisode peut introduire une menace sans que le public connaisse toute son histoire. Le personnage invité apporte une présence immédiatement identifiable, mais le récit doit rapidement définir ce qu’il veut et dans quelle mesure on peut croire ce qu’il raconte. Cette économie favorise les scènes où une conversation modifie les rapports de confiance avant qu’une action décisive ne survienne.

La continuité d’une série offre, quant à elle, un cadre stable. Le spectateur connaît certains personnages et certains lieux, si bien qu’une petite perturbation peut prendre de l’importance. Un visiteur oblige à remettre en question des règles qui semblaient établies. La télévision épisodique peut justement tirer sa variété du fait de répéter un cadre tout en modifiant le conflit qui le traverse.

Cette possibilité diffère d’un récit qui repousse pendant de nombreux épisodes la résolution de son problème principal. Aucune forme n’est nécessairement supérieure à l’autre. Un épisode qui se suffit à lui-même peut hâter une résolution ; une série au long cours peut développer des relations avec une richesse difficile à atteindre en deux heures. La question critique est de savoir ce qu’une œuvre gagne à durer et quels coûts cette durée entraîne.

La différence entre continuité et aboutissement

Un film invite généralement le spectateur à considérer sa durée comme un ensemble délimité. Les scènes convergent vers une fin qui réorganise ce qu’on a vu, même si elle ne répond pas à toutes les questions. Cette concentration peut laisser un souvenir vif d’un geste ou d’une décision. Le dénouement offre un point de vue à partir duquel on peut repenser le chemin parcouru.

Une série peut fonctionner autrement. La fréquentation de ses personnages, l’évolution progressive des liens et l’attente entre les épisodes font partie de l’expérience. La valeur ne réside pas toujours dans le fait de conduire chaque élément vers un aboutissement unique. Parfois, l’essentiel est d’habiter un univers narratif pendant une longue période et d’en percevoir les changements, qu’une structure plus courte devrait condenser.

La critique de Tarantino invite à se demander à quel moment cette continuité devient un simple report. Un conflit peut perdurer parce qu’il donne encore lieu à des découvertes ou parce que le récit doit conserver une raison de se poursuivre. La différence se mesure aux conséquences : si une décision transforme les relations, le temps apporte quelque chose ; si tout revient sans cesse au même point, le spectateur peut avoir le sentiment que la progression promise est retardée sans gain équivalent.

Il convient aussi de distinguer la qualité visuelle de la forme narrative. Une série peut recourir à une photographie élaborée, à des mouvements de caméra complexes et à une conception sonore précise sans que l’ensemble soit structuré comme un film. Le partage de certains procédés n’efface pas les différences de durée, de production et de rapport au public. De même, un film ne devient pas plus cinématographique simplement parce qu’il comporte des images spectaculaires.

Le contraste entre son affection pour les westerns classiques et ses réserves sur certaines séries actuelles n’a pas besoin d’être interprété comme une incohérence. On peut y voir une préférence pour les conflits qui atteignent une forme reconnaissable avant de se renouveler. Le spectateur peut partager cette préférence ou apprécier précisément la continuité qu’il remet en question. Dans les deux cas, ses déclarations sont plus utiles si l’on en conserve les exemples et les nuances.

La question finale est de savoir quel type de satisfaction nous recherchons : une histoire qui arrive à son terme, un univers où revenir ou un mélange des deux. Tarantino a clairement exprimé sa préférence pour l’expérience cinématographique, mais il a aussi raconté qu’il se laissait happer par des séries. Cette coexistence décrit mieux sa position que l’idée d’un rejet sans discernement de la télévision contemporaine.

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