Son appréciation d’une époque est une prise de position polémique sur Hollywood, et non une interdiction d’y trouver de grands films.
La déclaration de 2022 et sa portée
En novembre 2022, lors d’une conversation dans The Video Archives Podcast, Tarantino a placé les années 1980 et les années 1950 parmi les périodes qu’il estimait le moins à Hollywood. Il a ajouté la période contemporaine à cette comparaison et reconnu que les années 1980 avaient été pour lui une période où il allait beaucoup au cinéma. Cette déclaration a notamment été relayée par NME et Rolling Stone.
Le contexte du podcast compte : Tarantino et Roger Avary parlent de cinéma à partir de leur expérience de spectateurs et d’anciens employés d’un vidéoclub. L’épisode consacré à Star 80, publié le 8 novembre 2022, montre qu’une décennie critiquée peut faire l’objet d’une attention minutieuse. La présentation de l’émission souligne précisément leur discussion autour du film de Bob Fosse et de l’interprétation d’Eric Roberts.
La portée géographique de cette déclaration doit également être précisée. Une affirmation sur Hollywood ne constitue pas un bilan documenté de l’ensemble du cinéma mondial. L’étendre sans nuance aux cinémas japonais, français, hongkongais ou latino-américain reviendrait à modifier la proposition. Il n’existe pas non plus de mesure objective unique permettant de classer des décennies entières selon leur qualité. Nous avons affaire à un jugement critique, qui peut être discuté à partir de films, de contextes et de critères.
Une période de l’industrie n’est pas un film en particulier
Dans Cinema Speculation, Tarantino précise l’une de ses objections : la pression exercée pour rendre attachants ou réhabiliter des protagonistes qui pouvaient être égoïstes et antipathiques. Des extraits cités par IndieWire et NME en novembre 2022 s’appuient sur la personnalité comique de Bill Murray pour évoquer cette transformation. Pour Tarantino, atténuer l’acidité d’un personnage ne le rend pas nécessairement plus intéressant.
La critique vise une forme de dénouement moral. Pendant une bonne partie du récit, une histoire peut laisser un personnage agir de manière dérangeante, puis résoudre cette tension au moyen d’une conversion qui le rend de nouveau acceptable aux yeux du public. Le problème n’est pas qu’un personnage change, mais que ce changement semble imposé par le récit plutôt que découler de façon convaincante de ce qu’il a vécu.
Ce critère aide à comprendre son affinité pour des figures qui ne suscitent pas une identification rassurante. Le spectateur peut être attiré par une présence tout en rejetant ses actes, ou reconnaître une intelligence sans vouloir l’imiter. Lorsque le scénario doit éliminer cette ambivalence pour conclure, il perd l’une des tensions qui rendaient le personnage singulier. C’est une explication précise de son rejet, et non la preuve que toutes les comédies de la décennie reprennent le même mécanisme.
La comparaison avec les années 1970, très présentes dans Cinema Speculation, introduit aussi un point de vue personnel. Les films vus pendant la formation d’un spectateur peuvent devenir une mesure durable de l’intensité et de la liberté. Reconnaître ce lien ne remet pas en cause une appréciation, mais aide à comprendre que l’histoire du cinéma et l’histoire des goûts ne racontent pas tout à fait la même chose.
Le problème survient lorsqu’une préférence se transforme en loi et efface les différences internes. Les premières et les dernières années d’une décennie ne partagent pas forcément les mêmes conditions, et les genres peuvent réagir différemment à l’évolution du public. Une comédie familiale, un thriller et un drame indépendant n’offrent pas les mêmes possibilités à celles et ceux qui les réalisent. Une étiquette chronologique aide à s’orienter, mais ne doit pas se substituer à ces distinctions.
Comment mettre la thèse à l’épreuve sans lui prêter d’autres opinions
Une comparaison éditoriale peut montrer la diversité de la période sans prétendre que Tarantino a approuvé tous les exemples retenus. E.T., de Steven Spielberg, et Blade Runner, de Ridley Scott, sont sortis en 1982 et proposent des rapports très différents à l’extraordinaire. Le premier fait reposer une grande partie de son émotion sur le soin et la séparation ; le second transforme l’identité et la reconnaissance en questions difficiles à trancher.
La coexistence de ces expériences empêche de décrire le cinéma d’une année à travers un sentiment uniforme d’optimisme ou de noirceur. Elle invite aussi à distinguer succès commercial, accueil initial et prestige acquis par la suite. Un film peut occuper une place centrale dans notre mémoire d’une époque sans avoir dominé de la même manière les débats au moment de sa sortie. Le regard rétrospectif sélectionne et réorganise.
Blue Velvet, de David Lynch, sorti en 1986, pose une autre question : que se passe-t-il lorsqu’une apparence familière et domestique recèle une violence difficile à assimiler ? L’intérêt de ce film dans la comparaison tient au film lui-même, et non à l’attribution à Tarantino d’un commentaire qui n’a pas été documenté ici. Une discussion rigoureuse peut inclure ses propres contre-exemples sans les transformer en recommandations d’autrui.
Il en va de même pour les années 1950. L’existence de conventions commerciales ou de contraintes historiques n’efface pas la singularité d’une mise en scène. Affirmer qu’une période est médiocre exige d’expliquer comment ses conditions générales se rapportent à ses réalisations concrètes. Si chaque exception est écartée d’office, la thèse devient impossible à mettre à l’épreuve et se transforme en préférence à l’abri de toute contradiction.
La prise de position de Tarantino est plus féconde lorsqu’elle ouvre le débat que lorsqu’on s’en sert pour le clore. Sa connaissance du cinéma et son expérience de spectateur donnent du poids à son opinion, mais n’en font pas un verdict auquel il faudrait se soumettre. Le débat sur les années 1980 permet de se demander ce que nous attendons du cinéma populaire : de la surprise, de l’audace, de l’émotion, de l’ambivalence ou une continuité avec une tradition. Les réponses peuvent différer, même entre des spectateurs qui admirent beaucoup des mêmes films.
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