Ce que Tarantino a reproché à Marvel et à ses stars

La polémique n’est pas née d’une critique d’un film en particulier. Tarantino s’interrogeait sur ce qui attire le public et sur la place qu’occupe une franchise dans l’imaginaire hollywoodien.

La conversation de novembre 2022

Quentin Tarantino a parlé de la transformation d’Hollywood par Marvel dans l’épisode de 2 Bears, 1 Cave avec Tom Segura, publié le 21 novembre 2022. Cette conversation accompagnait la promotion de Cinema Speculation. Ses commentaires portaient sur la place prépondérante des franchises et sur la notion de star de cinéma, et non sur une évaluation détaillée de la mise en scène de chaque film du studio.

L’exemple qu’il a choisi opposait les interprètes aux personnages : selon lui, le public allait voir Captain America ou Thor plutôt que Chris Evans ou Chris Hemsworth pour eux-mêmes. Cela ne revenait pas à nier que les acteurs étaient connus. Son argument était que la marque du personnage concentrait le pouvoir d’attraction qu’il associait à la star dans un autre modèle hollywoodien.

Il a également exprimé son malaise face à l’impression que ce type de films dominait les conversations et l’enthousiasme de l’industrie. Dans la formulation reprise par les médias, le problème était qu’ils semblaient représenter toute une époque. Il s’agit d’une perception critique, volontairement appuyée : il ne faut pas la transformer en affirmation littérale selon laquelle aucun autre type de cinéma n’aurait été produit en 2022.

La distinction entre ces deux niveaux est importante. Une remarque sur ce qui semble occuper le centre du marché peut ouvrir un débat culturel ; pour établir des parts de production, de distribution ou d’investissement, il faut d’autres données. Tarantino portait un jugement sur le paysage qu’il observait, et non un rapport statistique sur l’ensemble des budgets hollywoodiens.

Acteur, personnage et franchise ne sont pas équivalents

Au cœur du débat se trouve la possibilité de transférer l’intérêt du public d’un rôle à l’autre. Une star, au sens classique que présuppose Tarantino, conserve une capacité d’attraction au-delà d’une identité fictive particulière. Une franchise garde une partie de son attrait grâce à un personnage, un univers et la perspective d’une suite, même lorsque certains éléments de la distribution changent.

Ces deux mécanismes peuvent coexister. Un spectateur peut s’intéresser à un héros tout en considérant que son attrait est indissociable de l’interprétation qu’il connaît. La notoriété d’un personnage ne rend pas toutes les performances interchangeables. De même, la popularité d’un interprète ne garantit pas que chacun de ses projets en dehors de la franchise attirera le même public. La difficulté consiste à mesurer la contribution de chaque élément.

Samuel L. Jackson a répondu dans The View le 29 novembre 2022. Il a défendu l’importance des acteurs dans l’incarnation de ces personnages et cité Chadwick Boseman comme exemple remettant en question cette séparation catégorique. Son intervention révélait un véritable désaccord entre collaborateurs : admirer le travail de Tarantino ne signifiait pas accepter sans débat sa définition de la star.

L’objection de Jackson peut s’expliquer par le lien que le public tisse avec une interprétation. Le personnage existe par sa conception, son nom et son récit, mais la voix, les gestes et la présence de l’acteur contribuent à sa signification. Cette observation ne règle pas à elle seule le débat sur l’industrie ; elle oblige toutefois à ne pas laisser une explication fondée sur les marques occulter le travail qui les rend mémorables.

Pour autant, la question de Tarantino ne disparaît pas parce qu’une interprétation est excellente. Le fait qu’une personne soit très bonne dans un rôle ne détermine pas automatiquement la marge de manœuvre dont elle disposera ensuite pour tenir la tête d’affiche de projets différents. Le débat peut porter sur les deux aspects à la fois : la reconnaissance artistique et la capacité à attirer le public en dehors d’une propriété intellectuelle connue.

Ce que cela implique pour les films aux budgets différents

On peut analyser les conséquences de la concentration sans prêter à Tarantino un essai économique qu’il n’a pas écrit. Lorsque l’essentiel de l’attention promotionnelle se concentre sur des univers qui se prolongent, les films indépendants doivent trouver d’autres moyens de se faire connaître. Un thriller, une comédie pour adultes ou un drame ne peuvent pas nécessairement promettre le prochain chapitre d’une histoire que le public connaît déjà.

Cela ne prouve pas que Marvel soit la seule cause des difficultés du cinéma à budget moyen. La distribution, les habitudes de consommation, le financement et les relations avec les plateformes soulèvent des problèmes plus vastes. Présenter une phrase tirée du podcast comme une preuve suffisante d’une cause unique reviendrait à simplifier à la fois l’industrie et la position du réalisateur lui-même.

Il ne convient pas non plus de lui attribuer sans nuance les propos de Martin Scorsese ou d’autres cinéastes. Ils peuvent partager des inquiétudes concernant la concentration du marché tout en avançant des arguments différents. Dans cette conversation, Tarantino a mis l’accent sur les stars et sur l’image dominante d’une époque. Ce contexte permet de discuter de ses propos sans en faire le porte-parole de toutes les critiques du cinéma de super-héros.

Le désaccord est plus fécond lorsqu’il s’articule autour de questions précises : qu’est-ce qui rend un film identifiable, quel est le rôle de l’acteur et quelle place trouve une œuvre qui part de zéro ? Les déclarations de 2022 n’apportent pas de réponse définitive, mais elles expriment une position clairement identifiable, que l’on peut confronter aux expériences d’autres spectateurs, interprètes et réalisateurs.

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