Tarantino a expliqué que les phrases de Pauline Kael avaient fini par faire partie de sa mémoire. Son influence montre que la critique peut accompagner le spectateur bien après qu’il a refermé le livre.
Une lectrice de cinéma devenue une référence
Pauline Kael a commencé à publier dans The New Yorker en 1967 et est devenue critique de cinéma pour le magazine en 1968, après avoir défendu Bonnie and Clyde. Elle y a travaillé jusqu’à sa retraite, en 1991. Ses textes ont été réunis dans des ouvrages comme I Lost It at the Movies et Kiss Kiss Bang Bang, qui ont permis de lire ses jugements au-delà de l’actualité hebdomadaire.
Pour Quentin Tarantino, cette écriture a constitué une référence durable. Dans l’entretien avec Lynn Hirschberg publié le 29 janvier 2020 dans Five Things, il a expliqué qu’il avait tant lu Kael que ses idées et ses phrases lui venaient spontanément à l’esprit. Ce souvenir témoigne d’une influence intégrée à la mémoire, et non d’une simple admiration distante pour une figure prestigieuse.
La différence est importante. Un critique peut recommander un film puis disparaître de l’expérience du spectateur. Il peut aussi lui donner une manière de s’interroger sur le film : que fait un acteur, à quel moment le ton change-t-il, ou pourquoi une scène est-elle stimulante ? Dans ce second cas, la lecture modifie l’attention, même lorsque le spectateur ne se souvient plus de l’article dont vient une observation.
Il n’est pas nécessaire de transformer cette relation en enseignement en présentiel. Lire une autrice pendant des années permet de se former dans la durée, sans cours, sans tutorat ni approbation de chaque œuvre à venir. L’influence avérée de Kael sur Tarantino relève avant tout de la lecture et de la manière de penser le cinéma qu’elle a rendue possible.
Le plaisir comme point de départ de la critique
Kael défendait une écriture capable de reconnaître le plaisir du cinéma populaire sans lui imposer une apparence solennelle. La valeur pouvait se trouver dans une interprétation, un rythme ou un mélange de tons qu’une classification préalable reléguait au rang de divertissement mineur. Cette disposition aide à comprendre pourquoi son nom est si pertinent lorsqu’on parle d’un cinéaste qui s’intéresse à des films de genres et de réputations très divers.
Un exemple concret se trouve dans le lien avec Bande à part, de Jean-Luc Godard. L’évocation publiée par Air Mail en novembre 2022 rappelle l’impact qu’a eu sur Tarantino la façon dont Kael décrivait la transformation poétique d’un récit criminel populaire. L’intérêt résidait dans ce qu’un film pouvait trouver au sein de matériaux considérés comme vulgaires, plutôt que dans le fait de les abandonner pour gagner en respectabilité.
La leçon peut se formuler sous la forme d’une question de lecture : que produit cette scène que son résumé ne permet pas d’expliquer ? Dire que deux personnages parlent ou que quelqu’un s’enfuit ne fait que décrire l’événement. La voix de l’acteur, une interruption, la durée d’un silence ou la réaction d’un autre personnage peuvent lui donner un tout autre sens. La critique est utile lorsqu’elle rend cette différence perceptible.
En 2022, David Bordwell a rapproché la critique de Tarantino de celle de Kael en soulignant leur attention au jeu des acteurs, aux dialogues, au genre et à la réaction du public. Cette affinité ne signifie pas qu’ils jugent tous les films de la même façon. Elle révèle un terrain commun : l’expérience du spectateur compte, et l’enthousiasme suscité par une scène peut amorcer l’argumentation au lieu de n’apparaître qu’au moment du verdict final.
Il convient d’être prudent avant de qualifier ce style d’anticonformiste sur le plan universitaire. La vivacité d’une voix n’exclut pas la précision de l’observation ; une phrase familière peut exprimer une distinction complexe. De même, un ton provocateur ne garantit pas à lui seul la perspicacité d’une opinion. Ce qui est intéressant dans cette relation, ce n’est pas de remplacer l’analyse par la spontanéité, mais de rendre visible la personne qui regarde.
Influence, désaccord et écriture personnelle
Cette relation apparaît particulièrement clairement dans Cinema Speculation, où Tarantino mêle souvenirs, commentaires sur des films et spéculations. Le lecteur entend une voix qui ne cherche pas à dissimuler ses préférences. Ce choix permet d’en débattre directement : nous savons ce qui enthousiasme l’auteur, ce qui l’irrite et à partir de quelle expérience il construit une partie de ses réflexions.
Le risque d’une écriture aussi personnelle est que l’assurance verbale semble constituer une preuve suffisante. Un jugement brillant peut mettre en lumière quelque chose de réel ou imposer une impression trop hâtive. Lire Kael puis Tarantino est plus fécond si l’on préserve la possibilité d’être en désaccord. L’admiration n’oblige ni à reprendre chaque rejet à son compte, ni à défendre un film par fidélité au critique.
La distinction entre critiquer et réaliser compte également. Un cinéaste peut apprendre d’une critique sans la transposer littéralement dans une scène. Les mots orientent les questions ; les films doivent y répondre par l’image, le son et le jeu des acteurs. Il n’existe pas d’équivalence automatique entre une phrase admirée et une décision concrète de tournage, et établir un tel lien exige davantage que de reconnaître un ton similaire.
Pour commencer à explorer cette influence, on peut lire une critique de Kael sur un film connu et confronter ses observations à sa propre expérience. On peut ensuite la comparer à un chapitre de Tarantino consacré à un autre film proche. La relation se manifeste alors dans des procédés concrets : la manière de décrire une interprétation, de justifier un plaisir et de laisser place au désaccord suscité par un film.
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