Les voix qui racontent et accompagnent le cinéma de Tarantino

On peut reconnaître une collaboration au timbre d’une voix avant même de voir le visage. Les narrateurs, les émissions de radio et les souvenirs racontés occupent des places différentes dans ces films.

Samuel L. Jackson intervient comme narrateur dans Inglourious Basterds, même s’il n’apparaît pas à l’écran en incarnant un personnage dans les scènes qu’il raconte. Quentin Tarantino prête sa voix au récit des Huit Salopards. Steven Wright interprète l’animateur de K-Billy dans Reservoir Dogs. Ces trois exemples permettent de distinguer des rôles souvent confondus lorsqu’on parle de voix off : raconter de l’extérieur de l’action, intervenir par l’intermédiaire d’un média écouté par les personnages et se souvenir d’événements à partir d’une expérience personnelle.

Cette distinction concerne aussi la distribution. Un acteur peut participer sans se rendre dans le lieu filmé par la caméra, et son interprétation peut modifier notre perception de tout ce qui est visible. De plus, toute voix désincarnée n’est pas forcément celle d’un narrateur. Un appel téléphonique appartient à quelqu’un qui se trouve dans l’univers fictif ; une publicité peut passer à la radio sans rien savoir de l’intrigue. Reconnaître ces fonctions évite de transformer une collection de voix célèbres en une prétendue continuité entre les personnages.

Samuel L. Jackson : une présence qui organise l’information

Dans Inglourious Basterds, la voix de Jackson intervient pour apporter des informations qui dépassent les connaissances des personnages présents. L’explication sur l’inflammabilité de la pellicule introduit une propriété décisive pour la suite du film. Son ton permet de saisir rapidement l’information et de comprendre pourquoi une collection de films peut aussi devenir un instrument matériel. Nul besoin d’introduire un professeur ou d’inventer un dialogue explicatif entre les protagonistes.

Ce choix est reconnaissable pour qui connaît Jules ou Ordell, mais cette familiarité ne fait pas du narrateur l’un d’eux. La voix remplit une nouvelle fonction narrative. Elle peut évoquer des associations avec d’anciens personnages de l’acteur sans supposer qu’ils partagent une biographie ou un univers. Cette collaboration se comprend mieux à la lumière du parcours de Samuel L. Jackson avec Tarantino, où un même interprète occupe des positions morales et dramatiques très différentes.

Il existe également une distinction entre savoir et jouer un rôle central. Ce narrateur explique un mécanisme important, mais il n’occupe pas la place centrale sur le plan émotionnel, qui revient à Shosanna, et ne se substitue pas aux décisions de ceux qui préparent l’attentat. Son autorité est informative. Le spectateur en sait plus que certains personnages et voit ce qu’il a déjà compris se rapprocher d’eux. Le guide d’Inglourious Basterdssitue cette intervention dans l’ensemble du film, sans la confondre avec une apparition physique de Jackson.

Tarantino et le récit qui revient sur ses pas

Dans Les Huit Salopards, l’intervention du réalisateur lui-même met en évidence une autre possibilité : le récit peut interrompre sa progression, revenir sur un moment et révéler une action qui avait jusque-là échappé à notre attention. La voix modifie la répartition des connaissances. Elle nous indique qu’une situation apparemment partagée par tous dissimulait un mouvement secret. Ce changement ne dépend pas d’un personnage qui aurait décidé de se confesser devant la caméra.

Ce procédé a des conséquences sur la confiance. Jusque-là, nous pouvions croire que regarder la pièce revenait à savoir ce qui s’y était passé. La narration montre que la sélection des images peut aussi dissimuler des choses. Celui qui raconte contrôle l’ordre dans lequel nous accédons aux faits, même si le décor reste presque inchangé. La familiarité du réalisateur avec son public ajoute une proximité particulière, mais le procédé dramatique resterait compréhensible pour qui ne reconnaîtrait pas sa voix.

Il convient de distinguer l’identité de l’interprète de l’autorité du narrateur. Le fait que Tarantino parle ne transforme pas les événements en documentaire et ne fait pas des propos des personnages ses propres opinions. Il s’agit d’une intervention au sein d’une fiction construite. Le développement de cette structure figure dans le guide des Huit Salopards, tandis que le narrateur omniscient et la voix offpermettent de comparer ses effets à ceux d’autres récits qui restreignent ou élargissent ce que nous pouvons savoir.

Steven Wright et la radio qui continue d’émettre

La participation de Steven Wright à Reservoir Dogs instaure une autre forme de distance. K-Billy est une station de radio qui fait partie de l’environnement des personnages. Son animateur adopte un ton posé et détaché, adapté à une programmation qui se poursuit indépendamment de la tragédie de l’entrepôt. La radio ne devient pas solennelle parce que les protagonistes sont en danger. Cette indifférence du quotidien est un élément essentiel de l’expérience sonore.

Wright apporte une manière de parler, avec un rythme et une monotonie reconnaissables, en plus du texte. Le contraste avec l’agitation des hommes élargit la scène : il existe un monde extérieur où quelqu’un présente des chansons, une autre personne travaille et une autre encore conduit, tandis qu’ici se déroule une situation extrême. Nous n’entendons pas un narrateur révéler le sens ultime de la violence. Nous entendons une émission qui peut suivre son cours sans en avoir connaissance.

Il ne faut pas non plus affirmer que Wright interprète tous les animateurs de la filmographie. Les voix de radio, de télévision et de promotion doivent être attribuées film par film. Leurs similitudes fonctionnelles ne prouvent pas qu’elles appartiennent au même interprète. Une lecture attentive du générique et du contexte d’écoute permet d’apprécier ces collaborations sans en effacer les différences : Jackson apporte des connaissances, Tarantino réorganise le récit et Wright construit la continuité sonore d’un monde occupé à d’autres choses.

Pour en savoir plus : les acteurs qui reviennent dans les films de Tarantino.