Gordon Liu dans les deux Kill Bill : Johnny Mo et Pai Mei

La double apparition de Gordon Liu relie Kill Bill à une tradition cinématographique et montre en même temps à quel point la présence d’un acteur peut changer selon le personnage qu’il interprète.

Deux rôles au générique et deux personnages distincts

Gordon Liu interprète Johnny Mo dans Kill Bill : Volume 1 et Pai Mei dans Kill Bill : Volume 2. Johnny Mo dirige les 88 Fous au service d’O-Ren Ishii ; Pai Mei est le maître qui entraîne Beatrix lors d’un épisode antérieur de sa vie. Il s’agit de deux personnages différents. Le fait qu’ils soient interprétés par le même acteur ne signifie pas que l’un se déguise en l’autre ni que le film suggère une identité secrète.

La distribution fait appel à la même présence physique, mais avec des apparences très différentes. Johnny Mo s’intègre à l’image collective des gardes du corps, avec son costume sombre et son masque. Pai Mei se distingue par ses cheveux, sa barbe et ses sourcils blancs, ainsi que par ses gestes autoritaires. Ce contraste permet de comprendre immédiatement chaque rôle, même si l’on ignore que Gordon Liu interprète les deux.

Leur place dans le récit change également. Johnny Mo fait partie des obstacles que Beatrix doit surmonter dans sa quête de vengeance. Pai Mei, lui, participe à la formation qui a fait d’elle la combattante que nous connaissons. L’un se dresse sur son chemin en adversaire ; l’autre fait partie de l’histoire qui explique comment elle a acquis certaines aptitudes. Cette opposition rend mieux compte de la double apparition qu’une théorie de parenté qui n’est jamais évoquée.

Le guide de Kill Bill situe ces deux apparitions dans le parcours complet. Ici, c’est le choix de casting qui nous intéresse : un acteur peut mettre son expérience au service de deux rôles sans que l’univers de fiction ait à expliquer leur ressemblance. Le cinéma a souvent recours à cette liberté, et le style de Kill Bill la rend facile à accepter.

Le parcours que le spectateur peut reconnaître

Liu s’est fait connaître à l’international grâce au cinéma d’arts martiaux hongkongais, notamment avec Les 36 chambres de Shaolin, réalisé par Lau Kar-leung et sorti en 1978. Son personnage principal suit un parcours d’apprentissage qui transforme des exercices physiques et la discipline en action cinématographique. Ce précédent donne une résonance particulière à sa présence ultérieure dans le rôle du maître de Beatrix.

Cela n’oblige pas à voir en Pai Mei une continuation de ce personnage principal. Les films racontent des histoires différentes et mettent en scène des personnages distincts. Ce qui passe de l’un à l’autre, c’est le souvenir de l’acteur, son association avec le genre et une certaine façon de présenter l’entraînement comme un spectacle. Le spectateur peut reconnaître cet héritage sans modifier l’identité de l’un ou l’autre des rôles.

Liu a également joué dans d’autres films liés à Lau Kar-leung et à la production des Shaw Brothers, notamment Heroes of the East. Son parcours ne saurait donc se réduire à celui d’une célébrité redécouverte par Hollywood. Lorsqu’il a rejoint Kill Bill, il travaillait depuis des décennies et avait déjà un répertoire reconnaissable pour le public qui connaissait ses films. Tarantino s’appuie sur cette histoire au lieu de la créer de toutes pièces.

L’hommage au cinéma d’arts martiaux asiatique passe par de nombreux aspects : les formes de combat, les personnages, les images et les choix de casting. Liu apporte à cette tradition un lien humain. Sa présence ne remplace pas le travail du reste de l’équipe, mais elle permet à un visage familier du genre d’occuper le cœur d’une nouvelle relation entre un maître et son élève.

De l’appartenance au groupe à la maîtrise du cadre

Johnny Mo apparaît au sein d’une organisation qui se définit visuellement par la répétition. Les membres des 88 Fous portent la même tenue et sont au service d’une autorité supérieure. Leur chef se distingue au sein de cette masse, tout en restant attaché à la protection d’O-Ren. Le jeu de l’acteur doit s’inscrire dans un espace rempli d’adversaires et dans une chorégraphie qui répartit l’attention entre de nombreux corps.

Pai Mei incarne une autorité plus individuelle. Ses silences, ses regards et ses gestes peuvent à eux seuls changer le ton d’une scène. Sa sévérité comporte aussi une dimension comique : le personnage exige que sa supériorité soit reconnue avant même de l’avoir démontrée. Liu fait vivre ce mélange grâce à une présence qui semble à l’aise dans l’excès stylisé du maître légendaire.

La différence se voit dans la manière dont chacun se rapporte à Beatrix. Face à Johnny Mo, elle tente de franchir un obstacle. Face à Pai Mei, elle doit accepter temporairement une hiérarchie pour apprendre. L’acteur participe ainsi à deux étapes opposées de son évolution : l’épreuve de ce qu’elle sait déjà faire et le souvenir d’une époque où elle devait encore l’apprendre.

L’épisode de l’entraînement avec Pai Mei mérite une analyse à part, consacrée à ses exercices et à son montage. Dans le portrait de Liu, il importe de noter qu’il n’interprète pas le maître comme une simple figure immobile qui transmet des informations. Sa façon d’occuper l’espace et de réagir à son élève rend perceptible une relation fondée sur l’expérience, l’impatience et le contrôle.

Ces deux rôles permettent d’apprécier une collaboration qui va au-delà de la simple reconnaissance d’un nom au générique. Le masque de Johnny Mo et l’apparence de Pai Mei montrent le même interprète à deux extrêmes. Ceux qui le reconnaissent y trouvent un écho à sa carrière ; ceux qui ne le reconnaissent pas découvrent deux personnages que leurs actes rendent parfaitement compréhensibles. Cette autonomie préserve l’hommage sans en faire un code indispensable pour apprécier les films.

À découvrir ensuite : Les acteurs récurrents de Tarantino.