L’entraînement de Beatrix avec Pai Mei dans Kill Bill : Vol. 2 intervient lorsque la protagoniste doit reprendre l’initiative. Enfermée dans le cercueil, elle se remémore une période où elle ne parvenait pas non plus à surmonter une difficulté avec les capacités qu’elle possédait déjà. Le film revient alors à son apprentissage : sa rencontre avec un maître qui la méprise, les épreuves qu’elle ne réussit pas immédiatement et sa persévérance, qui finit par changer sa manière de réagir.
La séquence montre une combattante chevronnée dans le rôle de l’élève. Ce décalage compte, car le spectateur connaît déjà ses victoires. Le souvenir fait place aux erreurs, à la douleur et à la dépendance, absentes de cette première présentation efficace. Son habileté s’inscrit dans une histoire de tentatives antérieures.
La relation avec Pai Mei se construit à travers des ordres, des réactions et des exercices répétés. Le montage condense le temps de l’apprentissage et conserve les moments qui permettent de percevoir une évolution. Lorsque le récit revient à la captivité, un geste appris relie les deux époques et donne au souvenir une conséquence immédiate.
Le chapitre 8 et l’arrivée auprès du maître
The Cruel Tutelage of Pai Mei est le titre du huitième chapitre. Il commence par une conversation entre Bill et Beatrix près du feu, au sujet du maître. Le récit prépare la visite en évoquant la réputation de Pai Mei : avant même de le voir enseigner, l’élève entend une histoire qui le présente comme un être d’une puissance et d’une dangerosité extraordinaires. Bill transmet cette image à partir de sa propre expérience et de la légende qu’il raconte.
Dans la chronologie de Kill Bill, cet apprentissage précède la grossesse, la chapelle et la vengeance. Sa place dans le montage permet de le découvrir après avoir vu Beatrix agir avec une grande assurance. Ce changement d’ordre modifie la question posée par la scène : il s’agit de comprendre comment elle a acquis et conservé cette capacité, précisément au moment où elle semble l’avoir perdue.
Bill lui permet d’accéder au maître, mais c’est à elle de faire ses preuves pour être acceptée. La relation antérieure entre Bill et Pai Mei explique cette médiation ; elle ne vaut pas à Beatrix de traitement de faveur. Pai Mei l’humilie et remet en question ce qu’elle sait faire. Cette rencontre montre qu’une expérience préalable ne suffit pas à répondre aux exigences de ce nouvel interlocuteur.
Le déséquilibre apparaît clairement lors de l’affrontement initial. Beatrix tente de démontrer son habileté, tandis que Pai Mei organise l’épreuve depuis une position de supériorité qu’elle ne peut pas encore dépasser. L’action établit qui peut interrompre, corriger et décider de la fin de l’exercice. Cette répartition du contrôle perdurera au-delà de l’échange de coups.
Les épreuves, la répétition et l’évolution de l’élève
L’exercice contre le bois résume un problème qui réapparaîtra plus tard : Beatrix se heurte à une limite, insiste et apprend à réagir autrement. L’épisode ne se réduit pas à la démonstration du maître. L’attention se porte sur ses tentatives, ses difficultés et l’écart entre comprendre ce que Pai Mei exige d’elle et parvenir à le faire.
Le dîner prolonge les conséquences de l’effort. Ses mains douloureuses l’empêchent de manier facilement les baguettes, et Pai Mei refuse qu’elle mange avec les doigts. Un geste quotidien se trouve soumis à la même autorité que l’entraînement. La scène étend la discipline jusqu’au repos et montre que l’élève ne décide pas non plus seule du moment où elle peut cesser de respecter les règles.
Le montage sélectionne des tentatives et des exercices pour rendre les progrès perceptibles. La répétition d’un geste permet d’en comparer les résultats ; l’alterner avec d’autres évite de donner l’impression que l’apprentissage se résume à une victoire soudaine. Beatrix passe de plus en plus de temps à l’écran à s’entraîner, tandis que la supériorité initiale du maître cesse d’être la seule information qui structure la séquence. On commence à suivre ce qu’elle parvient à accomplir.
La dureté de Pai Mei se manifeste par le mépris et l’humiliation. L’efficacité que le récit attribue à certaines méthodes d’enseignement coexiste avec ces mauvais traitements. Le film construit une relation inégalitaire : il impose ses critères et elle en subit les conséquences. Lire les progrès de Beatrix comme une approbation automatique de tous les abus ferait disparaître une dimension manifeste de son apprentissage.
Dans son entretien avec Quint pour Ain't It Cool News, en 2003, Gordon Liu a expliqué qu’il préférait interpréter Pai Mei en raison de la complicité et des possibilités dramatiques qu’il partageait avec le personnage d’Uma Thurman. Cette interaction se perçoit dans le contraste entre ses exigences et les réactions de l’élève : le jeu des deux acteurs permet de suivre la frustration, la résistance et la persévérance au fil d’une série d’épreuves physiques.
Ce qui change lorsque le souvenir revient au présent
Le retour à l’enterrement de Beatrix reprend un geste associé au bois. Cette ressemblance relie deux situations aux objectifs différents : satisfaire à une exigence du maître et sortir d’un espace clos. Beatrix peut mettre en pratique ce qu’elle a appris alors que celui qui fixait les règles de l’épreuve n’est plus devant elle. L’enseignement est devenu l’une de ses ressources.
Le souvenir transforme également la position du spectateur. Au début de l’enfermement, la contrainte physique domine la scène. Après l’apprentissage, ce même espace recèle une possibilité que le récit a préparée. La solution dépend de la capacité à reconnaître le lien entre les images ; le retour au présent peut ainsi faire avancer l’action sans réexpliquer toute la leçon.
Cette construction relie le souvenir à une décision en cours. La narration non linéaire conserve le passé jusqu’au moment où un élément précis devient pertinent. L’attente de la sortie se prolonge tandis que le spectateur apprend à discerner ce qui pourrait la rendre possible.
En 2003, Robert Richardson a expliqué à John Pavlus, dans American Cinematographer, qu’il avait reproduit la dégradation des vieilles copies de films de kung-fu au moyen de duplications photochimiques successives. La séquence d’entraînement a eu recours à ce procédé pour obtenir la texture souhaitée par Tarantino.
Ce choix donne au souvenir une présentation qui lui est propre. Le changement d’époque s’accompagne d’une nouvelle manière de montrer les corps et leurs efforts. L’épisode se distingue ainsi comme une séquence à part entière, sans que Beatrix cesse d’appartenir à la même histoire. Cette singularité laisse également de la place au rythme des épreuves, aux interruptions du maître et aux tentatives de l’élève.
Il convient de distinguer deux tâches qui se rejoignent à l’écran : montrer que Beatrix a encore des choses à apprendre et exécuter avec précision la scène qui le fait comprendre. Thurman interprète les erreurs et les difficultés de son personnage dans une performance soigneusement orchestrée. Le résultat dépend de la lisibilité de l’échec de l’élève pour le spectateur et de la capacité des variations ultérieures à rendre ses progrès perceptibles.
