The 5.6.7.8’s n’est pas un groupe inventé pour Kill Bill. Leur prestation apporte au décor de vengeance un présent musical qui lui est propre.
La découverte d’un disque et l’invitation au film
The 5.6.7.8’s est un groupe de rock japonais que l’on voit jouer au House of Blue Leaves dans Kill Bill : Volume 1. L’histoire racontée par Tarantino dans les bonus du film situe sa découverte dans une boutique de vêtements à Tokyo : il a entendu le groupe, s’est renseigné sur le disque et a essayé d’acheter l’exemplaire du magasin, car il s’apprêtait à partir pour l’aéroport.
L’anecdote décrit la découverte d’un enregistrement, et non une audition improvisée de musiciennes jouant dans la boutique. Cette distinction évite de transformer une écoute fortuite en scène imaginaire de découverte artistique. Le groupe avait déjà une carrière et un répertoire ; le film a accru sa visibilité internationale, mais ne l’a pas créé de toutes pièces.
La formation que l’on voit à l’écran réunit guitare, basse et batterie. Sa présence a la simplicité visuelle d’un petit groupe de club et une énergie qui mêle garage rock, rock ’n’ roll et influences rhythm and blues. Les qualifier uniquement de groupe de surf rock peut rendre compte d’une partie de leurs affinités, mais ne décrit pas tout ce qu’elles jouent.
Tarantino choisit de les intégrer en tant qu’interprètes visibles. Il ne se contente pas de poser une chanson sur un montage d’action. Le public peut voir d’où vient le son et reconnaître les musiciennes comme faisant partie du lieu. Ce choix modifie le rapport entre la bande originale et l’espace : le club semble avoir une programmation et une vie qui se poursuivraient même si la protagoniste n’y entrait pas.
Trois chansons et une énergie de scène
Parmi les morceaux qu’elles interprètent figurent Woo Hoo, I Walk Like Jayne Mansfield et I’m Blue. Leurs crédits et leurs origines diffèrent : le répertoire mêle morceaux originaux et reprises. Pour beaucoup de spectateurs, Woo Hoo devient le morceau le plus immédiatement reconnaissable, grâce à son insistance vocale et à son caractère contagieux, mais il ne résume pas à lui seul l’apparition du groupe.
La scène s’appuie sur cette énergie pour accompagner les déplacements et les regards dans le club. Pendant que la musique continue, les personnages occupent les tables, les couloirs et les espaces en hauteur. Le son unifie un vaste décor sans obliger le montage à s’arrêter sur chaque transition. La prestation crée une continuité sociale sur laquelle la menace commence à se dessiner.
La relative simplicité des chansons favorise cette fonction. Le rythme et les phrases vocales restent faciles à suivre même lorsque le regard se porte sur une autre action. La musique reste identifiable sans exiger que chaque plan montre qui la produit. Cette persistance rend le lieu cohérent tandis que la protagoniste s’y déplace.
La présence des musiciennes à l’écran ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que chaque son du montage final a été enregistré en direct à chaque prise. Jouer devant la caméra, interpréter une chanson et réaliser le mixage final sont des processus liés, mais distincts. Ce qui est vérifiable, c’est que le groupe apparaît comme celui du club et que son répertoire fait partie de la séquence.
Une prestation qui définit l’espace avant de le détruire
Le club doit exister comme un lieu de loisirs avant de devenir un champ de bataille. Le groupe contribue à créer cette normalité : il y a de la musique, du public et une activité partagée. Lorsque la violence vient bouleverser cette organisation, le spectateur perçoit une interruption concrète, et non une bagarre dans un décor qui n’aurait jamais eu d’autre fonction.
Le mélange culturel est visible et audible. Un groupe japonais interprète des morceaux fortement liés à la culture américaine dans un film qui mêle des traditions de différents pays. Le lien avec le surf rock dans le cinéma de Tarantinofait partie de cet échange, mais coexiste avec d’autres racines. L’intérêt réside dans la circulation et la réinterprétation, et non dans une identité musicale nationale figée.
Voir les instruments et la coordination du trio permet de reconnaître le travail accompli, au-delà de l’ambiance. Les interprètes ne sont pas une image décorative de la modernité japonaise : elles assurent une activité que les autres personnages peuvent entendre. La scène musicale a sa propre organisation et occupe une partie bien identifiable du club. Cette présence concrète contribue à donner l’impression que le lieu est habité avant qu’il ne devienne un parcours d’obstacles.
La prestation introduit aussi une forme de plaisir qui ne dépend pas de la vengeance. Pendant ces quelques minutes, on peut apprécier les chansons pour elles-mêmes et les interprètes en tant que groupe. Le film Kill Billtire parti de cette autonomie pour élargir son univers : la scène accueille des personnes dont l’activité ne sert pas uniquement à éclairer le parcours de Beatrix ou d’O-Ren.
L’apparition de The 5.6.7.8’s fonctionne parce qu’elle préserve cette double nature. Elles font partie d’une fiction et sont en même temps un groupe identifiable, doté de sa propre vie musicale. Le montage exploite leur énergie pour organiser l’espace, créer de l’attente et montrer quel type de normalité est sur le point de voler en éclats. La rencontre fortuite avec un disque se transforme ainsi en une présence concrète, visible et sonore dans le film.
