The Killing, sorti en 1956 et connu en Espagne sous le titre Atraco perfecto, est une référence documentée pour Reservoir Dogs. Andrzej Sekula a raconté l’avoir vu avec Quentin Tarantino alors qu’ils préparaient le travail de photographie. La parenté entre les deux films peut s’étudier dans leur manière d’organiser un braquage et de susciter des attentes au moyen d’un récit qui ne suit pas continuellement l’ordre des événements.
Dans le film de Stanley Kubrick, le plan exige une coordination des tâches. Le récit peut revenir sur un intervalle pour inscrire une autre action dans ce mécanisme. Tarantino modifie lui aussi la chronologie, mais consacre une bonne partie de ses allers-retours à changer ce que nous savons des hommes réunis après le braquage. L’événement autour duquel tourne l’histoire reste hors champ.
Cette différence influe sur le suspense. Comprendre comment un plan doit fonctionner permet de craindre son échec ; entendre les explications d’un échec oblige à décider à qui faire confiance. Ces deux procédés gèrent l’information, sans poser la même question au spectateur. Cette distinction permet de reconnaître l’influence sans réduire les deux films à un même puzzle de scènes en désordre.
Une référence partagée pendant la préparation
Le lien avec Kubrick s’appuie sur un élément concret du travail de l’équipe. Dans « From Rags to Reservoir Dogs », de Stephen Pizzello, publié par American Cinematographer en novembre 1992, Sekula se souvient avoir vu The Killing avec Tarantino lors de leurs discussions préparatoires. Ce témoignage atteste d’une référence partagée, sans pour autant attribuer à ce visionnage chacune des décisions de montage prises par la suite.
La notice de Criterion indique que Kubrick a réalisé et écrit The Killing, que Jim Thompson est responsable des dialogues et que le film est adapté du roman Clean Break, de Lionel White. Sterling Hayden interprète Johnny Clay. Le film tourne autour du braquage d’un hippodrome, conçu comme une opération nécessitant de coordonner plusieurs interventions.
Ce point de départ transforme le temps en contrainte matérielle. La précision d’un braquage dépend de la présence de chacun au bon endroit et de son intervention au moment prévu. Décrire les tâches séparément peut rendre le plan compréhensible, tout en rappelant que chaque participant n’en maîtrise qu’une partie limitée. Le spectateur doit relier des actions que les personnages ne peuvent pas observer simultanément.
Pour comparer avec Reservoir Dogs, cette relation entre organisation et connaissance est importante. Le simple recours à des scènes antérieures ne suffirait pas à établir une parenté significative : beaucoup de récits interrompent le présent pour expliquer le passé. Ici, les changements dans la manière de distribuer l’information influent sur la confiance que nous pouvons accorder à un plan ou à ceux qui affirment l’avoir exécuté.
Le braquage montré et celui qui manque à l’appel
Dans « The Killing: Kubrick’s Clockwork », publié par Criterion le 15 août 2011, Haden Guest analyse la chronologie fragmentée et la voix narrative qui marque les heures et les minutes. Le récit revient sur des événements du braquage et situe différentes actions dans un emploi du temps. Cette voix fournit des repères qui permettent de reconstituer la séquence temporelle, tandis que le film la présente par fragments.
La répétition d’un intervalle produit un effet particulier : ce qui semblait être une action isolée prend place dans un ensemble. La nouvelle scène peut compléter une étape déjà parcourue sans transformer la scène précédente en mensonge. Le désordre de la présentation sert à montrer des liens de dépendance. Chaque pièce est intelligible en elle-même, mais son importance s’accroît lorsqu’on comprend ce qu’elle facilite ou met en péril.
Reservoir Dogss’organise autrement. Son présent principal réunit les survivants dans l’entrepôt, et les retours en arrière apportent des éléments sur des personnages précis. Le braquage de la bijouterie reste absent. Dans son analyse du premier film de Tarantino pour le BFI, mise à jour en janvier 2022, Leigh Singer souligne cette différence avec The Killing : l’opération criminelle montrée par Kubrick est éludée chez Tarantino.
Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les souvenirs finissent nécessairement par assembler une version complète du braquage. Le film peut préciser qui est un homme ou comment il a intégré le groupe, tout en laissant hors champ l’action qui déclenche la rencontre. Le spectateur gagne en capacité d’interprétation des comportements. Une nouvelle information change la portée d’une accusation, d’un silence ou d’une marque de confiance.
La différence apparaît clairement lorsque l’on découvre l’identité de Mr. Orange. Cette séquence ne complète pas une tâche du braquage en montrant un autre angle de la même opération. Elle réorganise le rapport du spectateur à un personnage qu’il avait déjà vu blessé et protégé. La scène précédente conserve les mêmes actions, mais le décalage entre ce que sait White et ce que nous savons devient décisif.
Les explications verbales n’occupent pas non plus la même place. La voix qui précise l’horaire dans The Killing guide la reconstitution des faits. Dans l’entrepôt, une version est livrée par une personne impliquée et peut être contestée par une autre. Le fait qu’un personnage décrive un événement avec assurance ne lui confère pas automatiquement une autorité sur le récit.
Du mécanisme du plan à la querelle entre partenaires
Le plan d’un braquage transforme les différences personnelles en problème de coordination. Tant que chacun remplit sa mission, ces différences peuvent sembler secondaires. L’échec change la donne : une décision individuelle affecte ceux qui en dépendent. Ce principe permet de comparer les deux films sans les réduire à des récits uniquement intéressés par les prouesses techniques de voleurs.
Kubrick met en place une organisation visible, dont la précision peut être confrontée aux événements. Tarantino concentre l’attention sur des hommes qui tentent d’expliquer un désastre dont nous ne connaissons qu’une partie des conséquences. La question n’est plus de savoir comment les tâches s’articulent, mais quel récit de l’échec finira par s’imposer. La discussion prolonge le danger, car une interprétation peut rapidement se transformer en décision contre un autre membre du groupe.
La confiance est donc à la fois utile et vulnérable. Elle permet d’agir avec les autres, mais suppose d’accepter des informations qu’il est impossible de vérifier en permanence. Dès lors que cette confiance disparaît, chaque explication doit être défendue. Reservoir Dogspeut consacrer de longs échanges à l’après-coup parce que les mots décident qui mérite d’être aidé, qui devient suspect et qui a le droit de commander.
La comparaison avec City on Fire situe le rapport entre infiltration et loyauté dans un autre précédent. The Killing offre un autre point de comparaison : la possibilité de créer de la tension en présentant un événement criminel de façon délibérément incomplète. La référence est plus précise lorsqu’on s’intéresse à sa fonction dans chaque film, plutôt que d’attribuer tout le récit de Tarantino à un seul modèle.
Pour comparer utilement ces structures, il faut distinguer le moment où un événement a lieu de celui où nous en prenons connaissance. Une scène située avant le braquage peut apparaître très tard dans le film ; sa place dans la chronologie et sa fonction informative ne coïncident pas. Noter ces deux éléments évite de qualifier de répétition tout retour en arrière ou de supposer que chaque fragment relève du souvenir personnel du personnage qui y apparaît.
Il convient également de distinguer l’omission de l’incertitude. Un film peut laisser une action hors champ tout en établissant clairement qu’elle a eu lieu. Un autre peut montrer une action sans que nous en comprenions encore les conséquences. Dans Reservoir Dogs, l’absence du braquage ne nous oblige pas à douter de son existence. Dans The Killing, voir une tâche ne signifie pas que l’on comprend immédiatement tous ses liens avec le reste. Ces différences permettent de décrire le montage à l’aide de verbes précis : anticiper, retarder, compléter, revenir sur un intervalle ou le sauter. Chacun de ces procédés modifie différemment notre accès à l’histoire.
