Reservoir Dogs commence par un petit-déjeuner puis, après le générique, montre Orange blessé dans une voiture. Entre ces deux moments, le braquage qui réunit les personnages a eu lieu. Le film laisse cet épisode hors champ et nous oblige à en reconnaître les conséquences avant de découvrir une grande partie des préparatifs. Le désarroi initial vient de cet écart entre ce qui s’est passé et ce que le spectateur a pu voir.
L’ordre chronologique permet de situer chaque fragment par rapport au braquage. L’ordre du montage explique pourquoi une information apparaît précisément au moment où quelqu’un discute, soupçonne un autre ou a besoin de le défendre. Il s’agit de deux relations différentes entre les mêmes scènes : l’une organise les causes et les conséquences ; l’autre détermine ce que le public sait tandis qu’il observe ces conséquences.
Cette différence devient déterminante avec Orange. Connaître son identité dès le début changerait notre rapport au blessé et à ceux qui le protègent. Tarantino distille ces informations au fil d’une action qui se poursuit dans l’entrepôt, même lorsque le récit s’en éloigne pour montrer le passé.
L’entrepôt sert de présent de référence. Les retours en arrière expliquent comment les personnages sont arrivés là, tandis que les retours au présent les replongent dans une situation de plus en plus difficile. Remettre ces fragments dans l’ordre clarifie l’enchaînement des événements, mais laisse une lacune : l’intérieur de la bijouterie pendant le braquage ne fait jamais l’objet d’une séquence visible.
La chronologie : préparatifs, braquage et retrouvailles
Les événements s’enchaînent en cinq phases. Les réunions préparatoires appartiennent au passé par rapport aux scènes dans l’entrepôt, mais leur ordre à l’écran ne permet pas d’établir un calendrier précis entre ces différentes rencontres.
- Les préparatifs. Joe réunit l’équipe, Blonde renoue avec les Cabot et Orange prépare son infiltration. Ces trajectoires convergent avant le braquage, sans qu’il soit nécessaire de remettre artificiellement chaque réunion dans l’ordre.
- Plan commun et petit-déjeuner. Le groupe se voit attribuer des rôles et des pseudonymes. Le petit-déjeuner qui ouvre le film a lieu après ces préparatifs et avant l’entrée dans la bijouterie.
- Braquage et fuites. Le braquage a lieu hors champ. Les fuites dispersent le groupe ; White conduit Orange, blessé, à l’entrepôt.
- Premiers événements dans l’entrepôt. Pink arrive, puis Blonde. Eddie repart avec White et Pink ; Blonde reste avec l’otage et Orange, qui intervient contre lui.
- Retour et dénouement. Eddie revient avec White et Pink. Joe arrive ensuite ; son accusation contre Orange précipite l’affrontement final.
La succession des événements permet de reconstituer l’intrigue de Reservoir Dogs et de comprendre ce qui s’est déjà passé quand un personnage entre en scène. Eddie, par exemple, revient dans un entrepôt où des événements ont eu lieu pendant son absence. Le public a assisté à cet intervalle : avant même les explications, ce que sait Eddie diffère donc de ce que sait le public.
Le montage alterne entre l’entrepôt et trois chapitres
Dans l’analyse de Paco Plaza publiée en 1997 et reprise par la Filmoteca de Catalunya, la structure combine le prologue, les scènes dans l’entrepôt et les chapitres consacrés à White, Blonde et Orange. L’analyse distingue également le bref retour en arrière qui montre la fuite de Pink pendant que celui-ci la raconte. Ce souvenir relie une explication verbale à une action passée, sans développer une présentation biographique comparable aux trois blocs titrés.
Le chapitre consacré à White revient sur sa relation passée avec Joe. Son emplacement fait que le public découvre ce lien au moment où la confiance envers le chef devient importante dans le conflit. Cette information rétrospective donne une raison de comprendre un comportement présent. Une présentation initiale de tous les antécédents aurait fourni la même information avant que nous sachions ce qui pouvait la mettre à l’épreuve.
Le bloc consacré à Blonde révèle ses liens avec Joe et Eddie après son arrivée dans l’entrepôt. Le spectateur doit ainsi rapprocher deux images du personnage : l’homme accueilli dans un climat de confiance et le participant dont le comportement pendant le braquage suscite l’hostilité. Le déplacement temporel permet à ces deux jugements de coexister. Savoir qu’il a été leur ami explique une loyauté, sans pour autant rendre raisonnables les actes que les autres personnages lui reprochent.
Le retour en arrière consacré à Orange survient alors que le public sait déjà qu’il est policier. Dans sa critique de septembre 2016, Ian Farrington a souligné ce choix : le plus long retour en arrière vient après la révélation. Son passé explique ensuite comment il a réussi à s’infiltrer. De retour au présent, le spectateur dispose d’une information que certains hommes dans l’entrepôt rejettent encore ou ignorent ; la tension repose sur le moment où ils agiront en conséquence.
Le passé réel et l’anecdote inventée par Orange
Une exception empêche de considérer toutes les images comme des souvenirs véridiques. Le synopsis de l’AFI précise que l’histoire de drogue qu’Orange répète pour impressionner les criminels est inventée. L’apprentissage et le récit de cette anecdote font bien partie de ses préparatifs ; ce qu’il raconte ne constitue pas une expérience réelle à ajouter à sa biographie. Sa mise en images montre l’efficacité du mensonge. Une image peut illustrer le contenu d’un récit sans garantir que ce contenu s’est réellement produit.
Dans son étude des scénarios de Tarantino publiée dans le numéro d’hiver 1994 de Creative Screenwriting, Charles Deemer a rapproché les longues scènes de conversation des accès de violence qui les entourent. Son observation sur le scénario de Reservoir Dogs aide à comprendre que la structure organise aussi les changements de rythme. Le passé peut occuper une grande partie du récit alors qu’une menace présente reste en suspens ; cette attente fait partie de l’effet produit par la conversation.
La narration non linéaire de Tarantino transforme ici concrètement le suspense. D’abord, il manque des informations pour interpréter les accusations ; ensuite, le public apprend quelque chose qui rend la confiance de White douloureusement fragile. Remettre les scènes dans leur ordre chronologique effacerait ce changement de position du spectateur. Les événements garderaient leurs causes, mais les mêmes paroles de confiance seraient entendues dès le début avec une compréhension différente de celui qui les reçoit.
La blessure d’Orange introduit une autre mesure du temps : l’urgence physique. Alors qu’un retour en arrière peut s’étendre et montrer des conversations tranquilles, le spectateur garde à l’esprit l’image de cet homme qui a besoin d’aide. Revenir à une scène antérieure ne répond pas à ce besoin. Il se crée ainsi une tension entre le temps dont on dispose pour raconter les événements antérieurs et celui dont les personnages semblent disposer pour agir.
Cette différence empêche d’utiliser la durée d’un chapitre comme chronomètre du temps passé dans l’entrepôt. Dix minutes de projection consacrées au passé ne prouveraient pas que les occupants ont attendu exactement dix minutes de plus. Le film fait sentir la pression à travers l’état du blessé et les décisions reportées, sans établir d’équivalence constante entre le temps à l’écran et le temps de l’histoire. Chaque retour au présent ravive cette urgence concrète : nous pouvons mieux comprendre le personnage après avoir découvert son passé, mais ce que le public sait ne change rien à l’aide qu’il reçoit dans la scène.
