Dès que Misirlou retentit, le début de Pulp Fiction change de rythme. Un enregistrement antérieur au film devient une déclaration d’énergie immédiate.
La version de Dick Dale et une mélodie plus ancienne
La version de Misirlou qui ouvre Pulp Fiction est l’enregistrement de Dick Dale and His Del-Tones datant de 1962. Dale a transformé une mélodie qui circulait depuis bien plus longtemps dans la Méditerranée orientale en un morceau de guitare électrique d’une intensité extraordinaire. Il n’a ni composé la mélodie de toutes pièces ni enregistré le morceau pour Tarantino : son apport décisif réside dans l’interprétation qu’il en a donnée, et que le film reprend.
La guitare occupe le premier plan avec une attaque rapide et une répétition de notes qui donne une sensation de course. La mélodie reste reconnaissable, mais semble portée par une énergie ininterrompue. L’accompagnement soutient cet élan et fait de l’instrument principal une voix qui défie l’espace. Nul besoin d’en connaître l’histoire pour ressentir l’irruption brutale de ce son.
Les origines de la mélodie empêchent de considérer le surf comme une tradition isolée. Dans cet enregistrement, une forme musicale américaine se construit aussi à partir d’éléments venus d’ailleurs. Pulp Fiction lui fait ensuite poursuivre son voyage : d’un disque du début des années 1960 à un film des années 1990 qui l’associe à des délinquants de Los Angeles.
L’intérêt de ce choix tient à l’enregistrement dans son intégralité, en tant qu’objet sonore. Une autre interprétation de Misirlou pourrait conserver la mélodie tout en produisant une impression très différente. L’enregistrement de Dale apporte de la vitesse, de l’attaque et de la texture. Ce sont ces qualités qui donnent l’impression que l’on passe soudain de la conversation au restaurant au générique en accélérant.
Du cri de Honey Bunny au titre
Le film commence avec Pumpkin et Honey Bunny qui parlent de braquages. Le dialogue permet d’entendre leurs raisonnements, leurs hésitations et la confiance qu’ils se portent avant qu’ils ne décident de passer à l’action. La musique entre lorsque cette conversation se transforme en menace et que l’image se fige. Le montage interrompt la continuité du braquage et ouvre un espace différent pour le générique.
Misirlou n’accompagne pas une course-poursuite visible et ne décrit pas une action qui se déroulerait encore à l’écran. Sa force tient en partie à cette séparation. L’image est figée et la musique prend le relais de l’énergie physique. Le public est ainsi promis à un film effréné, alors même qu’il voit des noms et des lettres apparaître à l’écran.
Le grand titre et l’attaque de guitare se renforcent mutuellement. Tous deux captent l’attention sans demander la permission et font du générique une partie active du début du film. Aucune transition en douceur ne permet d’oublier le cri qui précède. La musique en conserve l’intensité et la fait basculer dans un autre registre, plus proche du spectacle et du plaisir d’écoute.
L’absence de voix chantée fait reposer cette impression sur le rythme et le timbre. Aucun texte ne nous explique qui sont les protagonistes ni comment leurs histoires se termineront. Le début propose une attitude plutôt qu’une morale. La guitare semble annoncer le mouvement, l’insolence et l’excès, sans imposer un sens unique que l’intrigue devrait respecter.
Ce choix crée aussi une distance avec le réalisme du restaurant. Le braquage appartient au monde des personnages ; le générique peut, lui, mettre en évidence la main qui organise le film. Misirlou rend ce changement perceptible sans qu’il soit besoin de l’expliquer. Le spectateur passe d’une conversation à une présentation délibérée du ton du film.
Une identité qui sait déjà se renouveler
Pendant le générique, un son de recherche de fréquence interrompt Misirlou et laisse place à Jungle Boogie de Kool & the Gang. Le début ne promet donc pas un film accompagné exclusivement de surf. La première déclaration musicale contient déjà la possibilité de changer de registre, de station et d’énergie sans quitter le même univers.
Il s’agit d’un enchaînement de chansons, et non d’un mashup qui en superposerait les éléments pour former un nouveau morceau. Cette différence aide à écouter le montage : un enregistrement domine d’abord, puis un autre. L’effet de radio transforme la discontinuité en un geste reconnaissable, comme si quelqu’un déplaçait son écoute vers une autre partie de sa collection musicale.
Le lien avec le surf rock dans Pulp Fictionpermet d’élargir le contexte du genre, mais le rôle de Misirlou dépend de cet emplacement précis. Son apparition est abrupte, son association visuelle très forte et sa sortie empêche d’en faire la norme exclusive. Le morceau identifie le film, tandis que le film montre qu’il continuera à explorer d’autres sonorités.
L’effet dépend aussi du volume relatif et de la coupe : l’entrée s’impose comme un événement, et non comme un fond sonore qui aurait joué sans qu’on y prête attention.
L’association est si puissante que beaucoup d’auditeurs reconnaissent Pulp Fiction avant de connaître l’histoire de l’enregistrement. Retrouver le nom de Dale et la date de 1962 redonne de la profondeur à ce souvenir. Le montage ne crée pas la musique, mais lui trouve une entrée qui la rend indissociable d’un nouvel événement culturel : un braquage figé, un titre immense et une guitare qui semble pousser tout ce qui vient ensuite.
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