Scorsese et Reservoir Dogs : le lien avec Who's That Knocking

Who's That Knocking at My Door, le premier long métrage de Martin Scorsese, offre un point de comparaison concret avec Reservoir Dogs : les personnages s’expriment à travers une culture du cinéma et de la chanson qui influe sur la manière dont ils se présentent aux autres. Harvey Keitel apparaît dans les deux films, même si J. R. et Mr. White occupent des places très différentes dans leurs histoires respectives.

L’admiration de Tarantino pour ce premier film est documentée dans sa conversation avec Scorsese pour DGA Quarterly en 2019. Il y a salué la scène du ferry dans laquelle le personnage de Keitel parle de The Searchers. Cette reconnaissance permet de partir d’un moment précis, sans réduire le lien entre les réalisateurs à l’étiquette générale de films de gangsters.

Les chansons offrent un autre point de rencontre. Scorsese a expliqué leur importance dans la manière d’imaginer des scènes à partir d’expériences du quotidien. Chez Tarantino, des morceaux connus peuvent rythmer une présentation ou accompagner des actions qui en changent radicalement l’effet. L’étude de ces fonctions, ainsi que du travail de montage, permet de mesurer à la fois les affinités entre les films et leurs différences.

Une admiration précise : la conversation sur le ferry

Dans « Wise Guys », la conversation publiée par DGA Quarterly à l’automne 2019, Tarantino a désigné comme sa scène préférée de Who's That Knocking at My Door le dialogue sur The Searchers à bord du ferry de Staten Island. Il s’agit d’une déclaration d’admiration pour ce moment ; la conversation n’attribue pas au film l’origine précise des chansons ou des coupes de Reservoir Dogs.

Le catalogue de l’AFI indique que Scorsese est réalisateur et scénariste, que Keitel interprète J. R., que Zina Bethune joue la jeune femme et que Thelma Schoonmaker est la monteuse. Il précise également la différence entre deux dates souvent citées : le film a été présenté sous le titre I Call First au festival de Chicago en novembre 1967, puis est sorti dans les salles de cette ville sous son titre désormais connu en mars 1969.

La conversation sur le ferry s’inscrit dans la rencontre entre J. R. et la jeune femme. Parler de cinéma lui permet de se rapprocher d’elle et de montrer son enthousiasme pour quelque chose qu’il juge important. Cette référence contribue à caractériser celui qui parle : la place qu’il prend, ce qu’il espère partager et les traits de sa personnalité qu’il révèle en expliquant un film.

Cet intérêt pour le cinéma de Martin Scorsese aide à reconnaître une affinité avec les interlocuteurs de Tarantino. Dans Reservoir Dogs, commenter une chanson permet aussi d’afficher son assurance et de proposer une interprétation que les autres peuvent accepter ou contester. La situation de groupe change la fonction de la conversation : plusieurs voix rivalisent pour prendre la parole et orienter le sujet.

Keitel crée une continuité visible entre les distributions, mais le comportement de ses personnages met en évidence une différence. J. R. se présente à quelqu’un qu’il vient de rencontrer ; White évolue au sein d’une bande et doit tenir son rang face à ses compagnons. L’aisance verbale a des conséquences différentes selon qu’elle sert à établir un lien personnel ou à entretenir une relation entre criminels.

Les chansons comme point de départ d’une scène

Dans le texte public de « The Power of Music », son cours pour MasterClass, Scorsese relie les disques, la radio et la musique de rue à sa manière d’imaginer des scènes. Il cite El Watusi, de Ray Barretto, comme un moment décisif dans la conception de son premier long métrage. Son explication présente la musique comme une impulsion créatrice, liée aux souvenirs et aux situations.

C’est pourquoi parler uniquement d’une influence du rock ne suffit pas. L’essentiel est de comprendre ce qu’un morceau enregistré apporte au film : il peut donner une durée, une pulsation ou une familiarité dont l’image tire parti. Le son apporte sa propre énergie, et le montage décide de la façon dont elle s’accorde au comportement observé.

Reservoir Dogs permet de distinguer clairement deux usages. La marche du générique acquiert une unité grâce à Little Green Bag ; la chanson contribue à présenter les hommes comme un groupe. Dans l’entrepôt, Stuck in the Middle with You passe à la radio et accompagne Mr. Blonde. Ici, le personnage entend lui aussi la chanson, qui fait partie de son comportement.

La comparaison avec les explications de Scorsese est féconde, car elle déplace l’attention du choix du morceau vers sa fonction. Un enregistrement peut organiser la perception du mouvement ou participer à l’action. Sa signification cinématographique dépend de ce qui se passe pendant qu’il retentit, de la personne qui l’écoute et de la manière dont le cadrage rapproche le spectateur de cette expérience.

Le montage modifie le lien entre musique et comportement

Le rythme d’un film ne s’explique pas non plus par la seule rapidité avec laquelle les plans se succèdent. Une coupe peut maintenir une énergie déjà installée ou la rompre pour nous obliger à regarder autrement. La durée d’une conversation et le moment où on la quitte comptent autant que le nombre d’images qu’elle contient.

Dans la même conversation de 2019, Scorsese s’est souvenu qu’apprendre le montage consistait notamment à découvrir qu’un plan pouvait prendre un autre sens lorsqu’on le déplaçait. Cette remarque permet de préciser la comparaison : le travail de montage influe sur le sens d’une image, au-delà de la vitesse à laquelle nous la regardons.

Dans Reservoir Dogs, le passage de la marche en musique du générique à Orange, blessé dans la voiture, en offre un exemple précis. La présentation du groupe cède la place à une urgence physique, dominée par la souffrance du blessé et les réactions de White. Ce changement modifie immédiatement le rapport du spectateur à ces hommes et à l’assurance que dégageait leur apparition précédente.

La scène du ferry met en évidence une autre possibilité : prendre le temps d’écouter un personnage parler permet de le découvrir à travers une préférence culturelle. La comparaison réunit ainsi deux choix de montage différents : s’attarder sur une interaction et changer brusquement de registre. Tous deux façonnent notre rapport aux personnages ; pour en apprécier le fonctionnement, il faut prêter attention à ce que chaque scène fait durer et au moment où elle choisit de passer à autre chose.

La scène du ferry constitue un point de départ particulièrement utile pour cette comparaison, car elle transforme une préférence cinématographique en comportement. L’intérêt porte sur la personne qui parle, son interlocutrice et la relation qu’elle cherche à établir. Reconnaître le film cité apporte une nuance supplémentaire, mais la scène permet aussi d’observer l’enthousiasme, l’initiative et la manière d’occuper la conversation.

Il en va de même pour les chansons. Savoir quel morceau est diffusé aide à l’identifier ; comprendre sa fonction exige de le mettre en rapport avec une action précise. Le rythme musical peut unifier une présentation, tandis qu’une écoute intégrée au récit révèle quelque chose de la personne qui choisit cette musique. Le montage détermine combien de temps dure ce lien et ce qui se passe lorsqu’il est interrompu.

Observer ces deux premiers longs métrages à travers ces choix permet d’apprécier une affinité qui touche au dialogue et au son, sans confondre leurs histoires. Les personnages s’expriment par des références culturelles, mais le film transforme ces références par le contexte, la durée et la présence de l’autre. On obtient ainsi une comparaison plus précise que le simple fait qu’un même acteur figure au générique ou que les films utilisent plusieurs chansons.