Sharon Tate traverse le film avec une légèreté qui contraste avec l’anxiété de Rick et avec les connaissances historiques que le spectateur peut avoir.
Un personnage qui n’est pas présenté à travers un problème
La Sharon Tate incarnée par Margot Robbie ne fait pas son entrée dans Once Upon a Time... in Hollywood avec une crise professionnelle comparable à celle de Rick Dalton. On la voit se déplacer, danser, rencontrer d’autres personnes et profiter d’une journée. Sa présence instaure un autre rapport au temps : tandis que Rick mesure le présent à l’aune de ce qu’il pourrait perdre, Tate semble l’habiter sans devoir justifier chaque instant par un objectif immédiat.
Cela ne signifie pas que le personnage n’a pas d’identité professionnelle. C’est une actrice qui reconnaît la valeur de son travail. Le film choisit de montrer ce rapport de manière moins discursive, à travers le plaisir de se voir et d’entendre les réactions du public. Elle n’a pas besoin d’exprimer ses ambitions pour que celles-ci deviennent perceptibles dans ses gestes.
Robbie affiche une expression ouverte et une mobilité qui rendent l’énergie du personnage reconnaissable. Lors des fêtes, sa façon de danser permet de la suivre sans qu’elle ait à prononcer de discours explicatif. Dans ses déplacements, l’attention qu’elle porte à ce qui se passe autour d’elle l’empêche de ressembler à une image figée. Son interprétation est conçue pour donner une impression de compagnie, comme si l’on passait un moment aux côtés de quelqu’un.
La différence avec Rick n’établit aucune hiérarchie entre leurs souffrances. Tous deux appartiennent à la même industrie, mais le film leur attribue des fonctions différentes. Rick concentre la parole, le doute et les efforts pour retrouver sa place ; Tate apporte une expérience de découverte et de plaisir. Cette répartition fait en sorte que la ville ne soit pas uniquement un décor pour l’anxiété masculine.
Le quotidien comme moyen de caractériser un personnage
La séance de cinéma pour voir The Wrecking Crewréunit plusieurs traits sans les transformer en une simple énumération. Tate veut entrer, se présente comme une participante au film et observe la réaction des spectateurs. La séquence détaille sa rencontre avec sa propre image ; dans le portrait d’ensemble, ce qui importe, c’est que sa joie naît du fait de partager cet espace avec ceux qui regardent le film.
L’inclusion d’images de la véritable Tate crée un rapport singulier entre l’interprète et la figure historique. Robbie n’a pas à la remplacer dans chaque plan du film projeté. Son personnage peut regarder cette autre présence, et l’hommage se construit ainsi dans la coexistence des images. Le montage permet de reconnaître l’actrice dont on se souvient sans interrompre la continuité de la fiction.
Les vêtements et la façon de bouger contribuent également à caractériser le personnage. Les costumes de Sharon Tatevarient selon le contexte et aident à distinguer la fête de la sortie en journée. Les couleurs, les formes et l’attitude corporelle participent au plaisir visuel de ces moments, mais ne suffisent pas à expliquer une personne. Leur rôle est d’accompagner une présence, et non de la remplacer par un catalogue de vêtements.
Les rencontres avec ses proches montrent qu’elle a son propre cercle. Elle peut apparaître aux côtés de Roman Polanski ou de Jay Sebring sans être réduite à l’identité de l’un ou de l’autre. Le film donne à ses relations un caractère quotidien qui contraste avec la tendance du spectateur à interpréter chaque chose comme le prélude à une tragédie. Les personnages discutent et se déplacent parce qu’ils vivent cette journée, et non parce qu’ils savent ce que l’avenir retiendra d’eux.
Les connaissances du public et le présent du personnage
Ceux qui connaissent l’histoire de Tate peuvent percevoir une menace dans des scènes qui ne présentent aucun danger immédiat. Ce malaise vient de l’extérieur du personnage. Robbie n’interprète pas quelqu’un qui aurait conscience de son destin et ne teinte pas chaque sourire d’une tristesse rétrospective. Il est essentiel de préserver cette distinction : le quotidien n’aurait pas la même force s’il était constamment représenté comme un adieu.
Le contraste entre l’histoire de Sharon Tate et le filmnécessite de traiter la biographie à part. Ici, l’important est la manière dont la fiction travaille une présence historique : elle reprend des noms et des lieux reconnaissables, mais construit une expérience qui ne prétend pas résumer toute sa vie. Le personnage est une sélection artistique, pas un substitut à la personne réelle ni une explication complète de son parcours.
Le peu de dialogues qu’elle a eus est devenu un aspect très commenté du film. Une analyse de l’interprétation peut reconnaître cette limite sans assimiler automatiquement le fait de peu parler à une absence d’effet dramatique. Tate exerce une influence par le temps qui lui est accordé, les actions que nous voyons et la façon dont elle modifie le ton d’une séquence. La question pertinente est de savoir ce que ce choix permet de connaître et ce qu’il maintient hors champ.
Le résultat repose sur une tension : l’actrice historique porte un immense poids culturel, tandis que le personnage aspire à la légèreté d’un après-midi, d’une chanson ou d’un rire partagé. L’interprétation de Robbie préserve cette légèreté sans la transformer en naïveté caricaturale. Le film lui accorde un présent qui peut être apprécié pour lui-même, et ce temps vécu constitue le cœur de sa représentation.
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