Lone Wolf and Cub dans Kill Bill : du manga à Shogun Assassin

Lone Wolf and Cub fait écho à Kill Bill à travers le manga de Kazuo Koike et Goseki Kojima, ainsi que ses adaptations en prises de vues réelles. La référence la plus directe apparaît dans le Vol. 2, lorsque B.B. choisit Shogun Assassin pour la regarder avec Beatrix avant de s’endormir. Ce film de 1980 rassemble des éléments des deux premiers volets de la série japonaise.

Ce rapprochement permet de comparer deux histoires où une personne habituée à tuer doit s’occuper d’un enfant. Itto Ogami voyage avec Daigoro ; Beatrix découvre que sa fille est toujours en vie et doit intégrer ce lien à son affrontement avec Bill. La présence de l’enfant change les enjeux liés à la violence.

Il est utile de suivre la chaîne des œuvres pour comprendre l’allusion. Le manga présente l’univers d’Ogami, les films le transposent dans des corps et des paysages filmés, et Shogun Assassin réorganise une partie de ces images pour les faire circuler autrement. Kill Bill intègre cette dernière version dans une scène familiale qui influe aussi sur la perception de son héroïne.

La présence de Lone Wolf and Cub dans Kill Bill associe une référence identifiable à une affinité thématique. La première se repère dans le film que regardent Beatrix et B.B. ; la seconde permet de comparer le rapport entre une activité violente et le souci de la famille. Chaque lien invite à porter attention à un aspect différent des œuvres.

Du manga de Koike et Kojima aux films

Dans son essai publié par Criterion en 2016, Patrick Macias situe les débuts du manga en 1970. Kazuo Koike en a écrit l’histoire et Goseki Kojima l’a dessinée. Le personnage central, Itto Ogami, perd sa charge de bourreau du shogun et se lance dans une quête de vengeance accompagné de son fils Daigoro.

Criterion présente l’adaptation cinématographique comme une série de six films, avec Tomisaburo Wakayama et Akihiro Tomikawa dans les rôles principaux. Les deux premiers, Sword of Vengeance et Baby Cart at the River Styx, sont sortis en 1972. Leur contenu a ensuite été repris dans Shogun Assassin, que le même catalogue décrit comme un remontage doublé en anglais, réalisé en 1980.

Le lien concret avec Kill Bill passe par ces œuvres en prises de vues réelles. La séquence animée consacrée au passé d’O-Ren a été produite spécialement pour le film de Tarantino. Distinguer les origines permet d’apprécier deux manières différentes d’intégrer le cinéma et la bande dessinée japonais : une séquence créée pour le nouveau récit et un film antérieur qui apparaît sur le téléviseur des personnages.

Les transformations d’une version à l’autre influent sur la manière dont une histoire parvient à son public. Un remontage sélectionne des images, définit une autre durée et réorganise la présentation des événements. Le titre Shogun Assassin désigne cette forme de circulation. L’allusion de Tarantino permet de la reconnaître sans que le spectateur ait besoin d’avoir lu auparavant les volumes de Koike et Kojima.

Un adulte qui tue et un enfant dont il faut prendre soin

La présentation officielle de Criterion met en avant deux dimensions d’Ogami : son parcours d’assassin et son lien avec Daigoro. L’enfant accompagne son père pendant le voyage. Sa présence impose une responsabilité constante envers quelqu’un, alors même qu’Ogami peut s’imposer par l’épée. La capacité à vaincre un adversaire va de pair avec la nécessité de protéger autrui.

La comparaison avec Beatrix Kiddorepose sur une différence narrative. Pendant une grande partie de son parcours, elle agit sans savoir qu’elle pourra retrouver sa fille. Cette découverte transforme le sens de l’affrontement qui l’attend : ses actes auront désormais des conséquences sur une relation qu’elle vient de renouer, en plus du compte qu’elle veut régler avec Bill.

Ogami emmène Daigoro avec lui ; Beatrix doit rejoindre B.B. Cette position différente de l’enfant modifie la manière dont le danger est mis en scène. Dans une histoire, la responsabilité familiale accompagne les déplacements du protagoniste. Dans l’autre, la possibilité de l’assumer apparaît alors que la vengeance est déjà bien avancée. Le rapprochement entre les personnages permet de mieux voir cette différence.

La violence trouve ainsi une limite affective. Être capable de vaincre quelqu’un ne résout pas à lui seul la question de savoir comment prendre soin d’un enfant, expliquer une absence ou partager le quotidien. La présence d’un enfant fait naître des besoins auxquels le combat ne répond pas. Cette lecture des deux histoires permet de relier l’action à ses conséquences familiales sans faire de Beatrix un double exact d’Ogami.

Shogun Assassin au cœur d’une scène familiale

L’article d’EBSCO consacré à Lone Wolf and Cub mentionne explicitement le choix de Shogun Assassin par la fille de l’héroïne de Kill Bill. La référence devient une activité partagée. Un film de combats trouve sa place dans le cadre familial : une mère et sa fille le regardent ensemble avant d’aller se coucher.

La scène de Shogun Assassin et B.B.instaure un dialogue entre deux publics. Nous observons les personnages tandis qu’ils suivent une autre fiction. Ce dédoublement permet à un film d’entrer en dialogue avec un autre au sein même du récit. La référence relève des goûts de la fillette et du temps qu’elle passe avec sa mère, tout en offrant un clin d’œil au spectateur.

La situation crée une proximité particulière avec Beatrix. Après l’avoir suivie dans ses affrontements, nous la voyons partager un moment ordinaire avec sa fille. Le choix du titre maintient à proximité l’univers des assassins et des sabres, mais leur activité immédiate consiste à être ensemble. Le cinéma devient un centre d’intérêt commun pendant ce premier moment qu’elles partagent.

L’association fonctionne même pour les personnes qui ne connaissent pas le manga. Il suffit de comprendre qu’une histoire violente peut faire partie d’un rituel familial de B.B. Ceux qui connaissent Ogami et Daigoro peuvent établir un autre parallèle : la relation entre un adulte armé et son enfant apparaît dans une scène de maternité. Le film antérieur apporte un sens supplémentaire sans interrompre la situation présente.

Le parcours antérieur de Goseki Kojima ajoute à cette histoire d’adaptations un lien entre dessin et cinéma. Dans son essai pour Criterion, Patrick Macias rappelle que l’artiste avait peint des affiches de films et travaillé comme projectionniste avant de se consacrer au kamishibai, ces images utilisées par les conteurs itinérants. Le dessinateur connaissait déjà différentes façons de raconter une histoire à un public.

Ce parcours invite à envisager l’adaptation comme une circulation entre les médias. Le cinéma peut influencer la manière dont un dessinateur prête attention au cadrage ; ses pages peuvent ensuite fournir la matière d’un film. Le récit change de support tout en conservant des questions communes : où diriger le regard, quel geste montrer et quand passer à la scène suivante.

Sur une page de bande dessinée, le lecteur peut s’attarder sur une case ou y revenir. Lors d’une projection, la durée de chaque image est déterminée par le film. Ce changement de maîtrise du temps influe sur la manière de recevoir une même action.